On peut d’abord voir Zodiac comme un film laborieux. L’intrigue traîne en longueur, les séquences sont répétitives – le montage alterne péniblement les scènes de meurtre et les phases d’une enquête qui ne se termine jamais – les personnages, trop nombreux et éclectiques, nuisent à l’harmonie de la narration. Fincher, apprécié pour ses acrobaties, s’est considérablement assagi, depuis les tours de forces qui l’avaient rendu célèbre auprès du public. Les performances réalisées dans Alien 3, Seven, The Game, ou encore Fight Club, film d’autodestruction difficilement classable, ne semblent plus qu’un lointain souvenir. Au mieux retrouve-t-on, dans Zodiac, cet ennui si caractéristique qui se dégageait du regrettable Panic Room. Une différence notable sépare pourtant les deux œuvres ; car cette fois, le réalisateur choisit une mise en scène en parfaite adéquation avec le propos du scénario. L’approche épurée, la distanciation du regard, la lenteur du rythme servent les enjeux d’une fiction qui brise d’emblée les codes du thriller.
Sans renoncer à l’ambiance sordide parcourant l’ensemble de sa filmographie, Fincher introduit peu à peu un ton ironique, qui étonne dans un film de serial killer. Mais ce n’est pas tout. Le tueur adopte des rituels qu’il fait évoluer, nous éloignant de la figure du monomaniaque attaché à une seule et même méthode. Le spectateur, à l’instar de la police et de la presse, perd donc ses repères et ne peut plus se fier à ses connaissances criminologiques.
Le cinéaste abandonne également l’habitat urbain – lieu de prédilection du genre – pour filmer l’un des crimes au milieu d’une nature rayonnante. La séquence se passe en pleine journée (autre incongruité), au bord d’un lac paisible, dans un espace immense, éloigné des immeubles crasseux et de la populace grouillante des mégalopoles. La profondeur de champ révèle un paysage dont l’atmosphère bucolique ne présage en rien l’arrivée du sadique. La menace est omniprésente : nul recoin de l’Amérique ne semble échapper aux instincts meurtriers du personnage.
Cette menace est amplifiée par le processus de starisation et le sensationnalisme des médias. Le tueur ne fait que réclamer son dû, c’est-à-dire cet instant de célébrité, prophétisé par Warhol, que le citoyen lambda peut espérer une fois dans sa vie. Le rêve américain, ainsi que son cortège de gloires, s’en trouve dès lors renversé. Malgré le retour de Rocky et compagnie, les réalisateurs actuels (comme ceux des années 1960) n’en finissent plus de revisiter les mythes poussiéreux de la nation.
L’affiche de Dirty Harry, au détour d’un plan, n’est pas non plus une surprise. Face aux superflics des années 1970, réponse évidente au syndrome vietnamien, les inspecteurs de Zodiac sont continuellement roulés dans la farine. La dilatation du temps de l’enquête n’est donc plus du tout laborieuse : elle répond à la volonté de Fincher de déconstruire la figure héroïque du policier, incapable de mettre un terme aux agissements du tueur. C’est à partir de cette critique que Zodiac met en lumière les dysfonctionnements de la société américaine. Et ce n’est finalement pas un hasard si la mouvance hippie est à peine évoquée dans un plan, où l’on voit subrepticement apparaître la devise « Flower power », inscrite sur une fourgonnette. La rhétorique de Fincher est ailleurs. Le malaise ne provient pas d’une jeunesse révoltée contre le système, mais de la déroute des agents de l’ordre face à un phénomène incontrôlable, dépassant de loin leurs modestes compétences.
Aurélien Portelli - mai 2007