Si peu de recul face à une telle tragédie ne pouvait pas donner un bon film. Il ne faut pas rêver. Alors que l’administration Bush lutte contre le terrorisme, les studios n’allaient pas prendre de risques non calculés. Tout le monde se souvient encore, à Hollywood, du tollé général provoqué par Les bérets verts de John Wayne (1968), légitimation fallacieuse de l’intervention américaine au Vietnam. Prenons l’exemple de la France, où l’œuvre est boycottée par le parti communiste, le Mouvement de la Paix ou encore la C.G.T. L’UNEF le condamne également ; des groupes de militants, plus ou moins bien organisés, investissent les cinémas et troublent le déroulement des séances (certaines salles niçoises en ont gardé un souvenir assez vif) ; des municipalités vont jusqu’à refuser sa projection. La leçon tirée fut de ne plus jamais faire de vagues durant un conflit (contre un autre Etat ou un groupuscule terroriste). Les producteurs ne souhaitaient plus soutenir et encore moins condamner l’action du gouvernement en temps de guerre. Première solution pour ne pas heurter les sensibilités : aborder en filigrane un conflit et ses conséquences directes à travers des sujets détournés. Deuxième solution : traiter la question dans des œuvres parfaitement inoffensives et sirupeuses, dénuées du moindre esprit d’engagement. Il y eut néanmoins quelques exceptions notables (récemment Fahrenheit 9/11), mais dans l'ensemble, il s'agissait de ne pas trop affoler les neurones du public. Alors, dans le cas du 11 septembre, il fallait encore moins rêver. Et aujourd'hui, nous voici devant World Trade Center, apologie à peine croyable des bons sentiments promus par l'Amérique conservatrice.
Le plus incongru est certainement d’avoir confié ce projet au cinéaste qui, sans être le plus talentueux de sa génération, en représente sans doute l'élément le plus iconoclaste. Oliver Stone est en effet célèbre pour avoir tiré à boulets rouges sur la société américaine. Platoon, Né un 4 juillet, JFK ou Tueurs nés, sont très représentatifs d’un cinéma provocateur, qui a interrogé, parfois maladroitement – du point de vue de la mise en scène, les films de Stone ne semblent jamais complètement aboutis – les fondements d'une nation en crise.
Rien de tel dans World Trade Center. Stone a cette fois complètement démissionné. Deux flics sont ensevelis sous des centaines de mètres cubes de béton et d’acier, tandis que leurs épouses attendent dans l’angoisse l’annonce de leur mort. La réduction événementielle est effarante. On passe d’un drame qui a ébranlé la planète à une historiette familiale sans intérêt. Le choix de Ron Howard aurait d'ailleurs été plus judicieux, vu qu'il représente le champion du genre. N’évoquons même pas la réalisation, totalement inexistante ; la présence de flash-back ronflants sur la vie matrimoniale des policiers n’est qu’un exemple de tout ce qu’il faudrait jeter.
Le réalisateur ne prend jamais le moindre risque dans ce film catastrophe qui ne défend aucun point de vue. Hormis celui des valeurs familiales américaines. Certes, elles en ont besoin… Mais tout de même, de la part de Stone, c’est un peu faible. Sa solidarité ne fait pourtant aucun doute : il n’a pas été pompier dans les décombres, mais il veut apporter sa pierre à ce grand élan communautaire et commémorative.
Il s’agit donc de toujours défendre l’honneur des braves. Alors qu’une poignée de fanatiques entraîne la mort de milliers d’innocents, plusieurs dizaines de volontaires sont prêts à sacrifier leur vie pour sauver seulement deux malheureux. Rarement une œuvre n’a magnifié la morale yankee avec une telle indécence : aux Etats-Unis – contrairement à d'autres pays moins fréquentables – on connaît la valeur d’une vie. Et encore mieux celle d'un civil. Il faudrait aller à Hiroshima ou à Nagasaki pour vérifier cette assertion… Quel cinéaste voudrait actuellement interroger la mort des 2 986 victimes du 11 septembre en replaçant l’événement dans son contexte géopolitique ? En somme, qui oserait traiter le problème à chaud sans sombrer dans la catharsis et l’autocélébration ? Une seule certitude : si le traumatisme des attentats du World Trade Center inspire autant de films que le syndrome vietnamien, nous n’avons pas fini de souffrir. A moins que le vent ne se mette subitement à tourner à Hollywood...
Aurélien Portelli – avril 2007