Une journée particulière d’Ettore Scola détient deux niveaux narratifs. Premièrement, le film commence par des images d’actualité qui montrent la visite officielle d’Hitler à Rome en mai 1938, puis les moments importants de cette journée, à laquelle participe allégrement la population de la capitale. Cette séquence macrohistorique relate par conséquent un épisode important des relations internationales dans les années 1930. A l’inverse, la suite du film se situe à un niveau microhistorique. Le récit narre la rencontre, sous l’œil suspicieux de la concierge, d’Antonietta Tiberi (Sophia Loren), une femme mariée, et de Gabriele (Marcello Mastroianni), un dandy homosexuel. Les trois personnages sont les seuls à ne pas assister au défilé organisé en l’honneur du Führer et à rester dans l’immeuble.
Le temps diégétique d’Une journée particulière se déroule, comme le titre l’indique, sur un seul jour. Scola adopte une approche minimaliste qui se fonde sur le principe des antagonismes. La solitude des deux protagonistes s’oppose ainsi à la foule qui assiste à l’événement, tout comme les plans vertigineux en contre-plongée de l’immeuble contraste avec les intérieurs confinés où vivent les habitants. La grandiloquence du rêve fasciste vient ainsi se heurter aux conditions de vie modestes des Romains.
1) Un jour historique
Mussolini et Victor-Emmanuel III attendent le Führer sur le quai de la gare (la différence de corpulence entre les deux acteurs politiques italiens est saisissante). Scola reproduit le montage d’origine, sans faire de coupe, pour bien souligner l’importance protocolaire de la scène. Le réalisateur ouvre sa narration en montrant le spectacle du pouvoir. Les deux dictateurs assistent ensuite à un défilé militaire, avant qu’un hommage ne soit rendu au soldat inconnu de la Grande Guerre. La caméra filme les svastikas qui flottent dans le vent. Une foule immense salue Mussolini et Hitler. La capitale est en fête. Cette succession de plans indique qu’une large partie de la population romaine soutient le rapprochement de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie. La célébration exprime le culte de la virilité et de la guerre qui unit les deux pays. Le bellicisme outrancier qui se dégage de ces images d’archive évoque également la raison pour laquelle Hitler est venue à Rome. Pour Ian Kershaw, « La question de l’attitude de Mussolini envers l’action allemande en Tchécoslovaquie figurait au premier rang de l’ordre du jour de Hitler lors de son voyage officiel en Italie »[1]. Malgré les maladresses commises par Ribbentrop et l’attitude dédaigneuse de la famille royale envers le Führer, celui-ci fut satisfait de sa visite en s’assurant le soutien de son allié : « Le secrétaire d’Etat von Weizsäcker observa que l’Italie entendait demeurer neutre dans toute guerre entre l’Allemagne et la Tchécoslovaquie »[2]. La mise en scène d’Une journée particulière annonce par conséquent l’imminence de l’intervention militaire qui permet à Hitler, en octobre 1938, de rattacher le territoire des Sudètes au IIIe Reich.
Scola s’intéresse avant tout à ce qui se produit sur la terrasse d’un bâtiment déserté ou sur un pallier silencieux, loin de la scène politique et de son vacarme. La cérémonie se situe donc dans un espace non représenté, qui est seulement évoqué hors-champ. La radio, que la concierge a placée dans la cour de l’immeuble, retransmet en direct la célébration, inaugurée par l’hymne fasciste. La bande-son raccorde ainsi Gabriele et Antonietta au déroulement de la journée. Il semble donc que nul citoyen ne puisse échapper directement ou indirectement à l'événement. La fonction de la concierge est d’ailleurs de veiller à la diffusion de la propagande du régime sur son lieu de travail et d’habitation.
Le commentateur insiste sur le rapprochement entre la culture italienne et allemande : « C’est au voyage de Goethe en Italie que nous pensons et à ce que son génie y gagna d’universel. Si la rencontre du romantisme allemand et du classicisme de Rome a enrichi tant la muse allemande il y a un siècle, qu’en sera-t-il de Hitler ! ». La dictature fasciste se radicalise à partir de 1936 et se rapproche sensiblement du régime national-socialiste. Selon Pierre Milza et Serge Bernstein, « Si ce raidissement du totalitarisme dans le but de faire régner en Italie un style fasciste inspiré du nazisme demeure assez superficiel, la volonté d’imitation de l’Allemagne de Hitler va conduire Mussolini a s’engager dans une voie jusque-là tout à fait étrangère au fascisme, celle de la discrimination raciale »[3]. Une séquence exprime ce racisme qui pénètre de plus en plus la société italienne. Antonietta s’assoit dans la cuisine et regarde une bande-dessinée. Une vignette montre un personnage se battant héroïquement contre des Noirs, copieusement caricaturés. Emanuele (John Vernon), l'époux d'Antonietta, travaille au ministère de l’Afrique orientale, et a certainement rapporté la revue à ses enfants afin de parfaire leur éducation raciale. L’osmose idéologique entre la société italienne et sa « grande sœur » germanique est un thème central du film de Scola.
Lorsque le défilé se termine, la concierge se place au coin de l’immeuble pour attendre le retour de ses voisins. Elle s’adresse à eux lorsqu’ils traversent la cour, et leur assure qu’elle a suivi la retransmission avec grand intérêt. Une Romaine évoque son émotion lorsqu’elle a aperçu Hitler : pour elle, « Y a pas plus beau que lui ! ». Sa réaction démontre que l’éros fasciste, souvent évoqué dans le cinéma italien (comme dans Amarcord de Federico Fellini, ou La carrière d’une femme de chambre de Dino Risi), a exercé une véritable fascination sur une grande partie de la population féminine. Les hommes ont également été impressionnés par les festivités auquelles ils ont assistées. Emanuele, portant son uniforme fasciste, affirme à ses enfants, lors du dîner, qu’ils ont vécu une journée mémorable. Sa femme, quant à elle, a seulement droit à son mépris, puisqu’elle n’a pas participé à ce moment glorieux qui marquera, selon, Emanuele, l’histoire de l’Italie.
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[1] Ian KERSHAW, Hitler, 1936-1945 : Némésis, Paris, Flammarion, 2000, 1632 p., p. 176.
[2] Ian KERSHAW, Hitler, 1936-1945 : Némésis, Paris, Flammarion, 2000, 1632 p., p. 177.
[3] Serge BERNSTEIN, Pierre MILZA, L’Italie contemporaine, du Risorgimento à la chute du fascisme, Paris, Armand Colin, 1995, 367 p., p. 287.