Dès les premiers plans, la musique souligne le caractère ambigu de Robert Carmichael – violoncelliste virtuose, drogué et criminel en devenir. Tout cela à la fois. L’utilisation des instruments à corde permet ainsi de décrire avec précision toutes les nuances psychologiques de l’adolescent. Le renfermement, la rage, la détresse. Dans une séquence dérangeante, Robert se masturbe. Une fois son plaisir tristement assouvi, il baisse la tête, en signe de renoncement. C’est à partir de ce geste que le drame se met en place.
Les scènes alternent plusieurs portraits de famille d’une petite ville portuaire de Grande-Bretagne, touchée de plein fouet par le chômage. Une star de télé vient s’y installer avec sa belle épouse et sa Porsche, sans imaginer le moindre instant que leur présence puisse susciter rancœur et jalousie. Mais derrière la banalité du quotidien, se trame une tragédie qui mettra en lumière la face pathogène de cette communauté, en apparence bien tranquille.
Loin des habituels films baroques sur la jeunesse en perdition, The Great Ecstasy of Robert Carmichael démontre que l’heure est à l’épure. La mise en scène va à l’essentiel en allégeant volontairement le langage cinématographique. Les plans-séquences, les nombreux plans fixes et le nombre réduit de changements d’axes décrivent comme telle la réalité quotidienne des protagonistes. Les quelques travellings latéraux font quant à eux glisser le regard du spectateur sur les toxicomanes, qui ne suscitent aucun sentiment d’empathie. Le cinéaste met de côté le folklore et les rituels de la drogue – les trips ne sont ni réjouissants ni sordides, ils sont simplement montrés, sans recourir à la moindre dramatisation.
Le montage met en rapport plusieurs formes d’éducation. Alors que le père de Joe regarde la télé sans prêter la moindre attention à son fils, la mère de Robert le fait répéter, en vue de son premier concert. Elle ne l’abandonne pas à son sort, mais ne s’aperçoit pas que son enfant est à la dérive. L’adolescence est l’âge de tous les dangers, et nul parent, aussi dévoué soit-il, ne peut empêcher certains événements de se produire. Le professeur d’histoire, qui tente de développer chez ses élèves un embryon de bon sens, n’obtiendra pas plus de résultat. La présence d’images d’archives (à un moment totalement improbable) sur la lutte des Britanniques durant la Guerre, affiche d'ailleurs ironiquement la faillite des valeurs et des idéaux nés de la victoire alliée.
Première épreuve pour le public : après avoir absorbé un cocktail de drogues, trois garçons s’enferment dans une pièce avec une copine de classe. Robert est trop défoncé pour les rejoindre. Tout se passe derrière la porte qui sépare le living-room et la chambre. C’est le cadrage qui assure le fonctionnement de la séquence. La porte est là, fermée. C’est elle qui se trouve au centre de l’image. D’un côté Robert, qui est affalé dans un fauteuil ; de l’autre un jeune totalement détaché, qui mixe sur ses platines. On entend les hurlements off de la fille et on imagine sans difficulté le déroulement du viol collectif. La scène est insoutenable. Rarement un mur n’a caché si peu de choses. A partir de ce moment, la tension narrative ne cesse d’augmenter, jusqu’au drame final, intraduisible dans son horreur, qui se noue en quelques minutes.
Robert Carmichael reste une équation incompréhensible. Mystère que Thomas Clay retranscrit admirablement, tout en gardant constamment ses distances face à l’horreur (cf. l’ultime initiative du personnage, spectacle macabre filmé en plan d’ensemble, comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre). C’est sans doute ce qui, dans le film, reste le plus insoutenable.
Aurélien Portelli