Romanzo criminale relate le parcours chaotique d’une bande de criminels italiens qui a sévi à Rome entre les années 1970 et 1980. D’emblée, on est agressé par l’enchaînement rapide des séquences. Si rapide que la compréhension du film en devient un défi pour l’intelligence. Certes, on saisit le développement de la trame narrative, et on voit à peu près où le réalisateur nous mène. Mais on a bien du mal à combler mentalement les ellipses qui séparent les segments. Le choix d’une narration linéaire ne sauve pas l'oeuvre, qui reste malgré tout terriblement indigeste. On a souvent l’impression de regarder le brouillon et non la mouture finale du film.
Le dynamisme exacerbé du montage – surtout durant le premier tiers – en devient même ridicule. On a la désagréable impression que le réalisateur veut vite en finir avec l’ascension de ses personnages, pour décrire ensuite minutieusement leur anéantissement. Car c’est bien la chute irrémédiable des protagonistes qui l’intéresse le plus.
Il s’agit là d’une règle du genre. La fresque mafieuse ressasse, depuis que le film criminel existe, la dure vie du loubard, qui n’a pas le temps de profiter de son argent, de son pouvoir ou de son succès auprès des femmes. On oublie que des membres de Cosa Nostra meurent tranquillement dans leur lit ; ou bien sont incarcérés à quatre vingt ans passés[1]. La progression dramatique ne s’écarte donc jamais des conventions. Le spectateur n’échappe pas non plus à la succession des tubes de l’époque, sensée apporter au récit la couleur historique des "années de plomb".
Reste l’aspect politique, tout juste esquissé. L’œuvre engage une vague réflexion sur le rapport du gangstérisme mafieux et du terrorisme des Brigades Rouges. Fredo (Kim Rossi Stuart), l’un des membres de la bande, est traumatisé par l’attentat de la gare de Bologne, alors qu’il est lui-même un assassin. Une cellule secrète qui opère pour l’Etat profite d’ailleurs du gangstérisme pour tenter de retrouver Aldo Moro, enlevé par les Brigades. En vain.
Le gouvernement se sert de la criminalité pour assurer le fonctionnement de la démocratie. Le mécanisme du pouvoir a besoin de se nourrir de l’illégalité, qu’il combat ou qu’il laisse proliférer en fonction des stratégies adoptées. Evidement, ces pratiques ont des conséquences dramatiques. Elles favorisent l’éclosion de nouveaux réseaux hybrides.
Romanzo Criminale annonce en ce sens le berlusconisme et la victoire des intérêts économiques particuliers sur les valeurs démocratiques. Sans exploiter hélas ce thème si prometteur.
Aurélien Portelli - mai 2006
____________________
[1] Cf. l’excellent article de Francesco Merlo (La Repubblica), publié en France dans Courrier international (cf. n°807, 20-26 avril 2006, p. 14). Le journaliste montre combien la réalité de la mafia s’écarte de ses représentations romantiques usuelles ; tout en rappelant que les sociétés criminelles ont été influencées par des œuvres comme Le parrain, auxquelles elles ont emprunté certains codes d’expression et d’identification.