Padre padrone raconte le drame de Gavino, exploité et maltraité depuis son enfance par un père sans scrupule. Les Taviani retransposent l’autobiographie de Gavino Ledda dans un langage cinématographique qui ne se contente jamais d’illustrer l’ouvrage. Les réalisateurs transforment en effet le matériau littéraire afin de lui donner un nouveau potentiel narratif. Sur ce point, la présence de l’auteur, qui encadre le début et la fin de Padre padrone, n’est pas un subterfuge pour lui permettre de se réapproprier son histoire. Il s’agit plutôt de terminer le processus d’adaptation, en englobant métaphoriquement Ledda dans l’interprétation filmique de son roman.
1) Les conséquences dramatiques du servage infantile
Les faibles revenus familiaux obligent le patriarche à arracher son fils de sa salle de classe – malgré les protestations de l’institutrice. Il l’emmène ensuite de force garder son troupeau dans les montagnes sardes, superbement photographiées par Mario Masini. L’isolement du garçon devient presque total. On comprend dès lors l’importance de la bande-son dans le film. Les bruits de la nature représentent l’unique rapport au monde qu’entretient le personnage. Le vent, le murmure des arbres et un jour la découverte de la musique, sont ses seuls compagnons durant cette anachorèse à laquelle il est contraint.
Après avoir été battu par son père, Gavino agresse à son tour les chèvres désobéissantes. Le personnage imagine alors la réponse de la bête : « Moi, je t’aurai dès que tu bougeras la tête. Tu m’as battue et je chierai dans le lait. Ainsi ton père te battra toi aussi ». La situation de l’enfant est terrible : situé au bas de l’échelle des outrages, il ne peut exercer sa colère que sur les animaux. Mais Gavino a conscience que ce défoulement engendrera à son tour une nouvelle réprimande. Son tourment, semble-t-il, est amené à se répéter sans cesse.
Padre padrone met en opposition le savoir de l’école et celui du berger. Le père juge que l’instruction de Gavino est pour l’instant inutile. « Tu dois connaître la terre et le bois, pied à pied. (…) Tu devras savoir d’orienter en tout lieu, à tout moment. Pour toi et pour les bêtes ». Dans la scène de l’apprentissage, l’enfant visualise dans son esprit les différents sons de la nuit. Le torrent, Sebastiano sur son cheval, et enfin la venue de l’aube. C’est par cette construction imaginaire que se matérialise son intelligibilité, qui se désagrègera aussi rapidement que l’ensemble de ses facultés mentales. L’altération du langage en est la première conséquence : Gavino perd quasiment l’usage de la parole et sombre peu à peu dans la sauvagerie. Les pratiques sexuelles de substitution viennent quant à elles combler un manque évident de relation humaine. Les animaux, en l’absence d’élément féminin, représentent le seul moyen pour le gamin d’assouvir ses pulsions et ses désirs.
2) La Sardaigne : confins de la civilisation italienne
L’immobilisme sarde se perpétue par l’exploitation infantile. L’autorité souveraine du père repose sur des siècles d’obéissance servile. Les générations successives sont condamnées à l’analphabétisme et la précarité. Les jeunes gens rêvent donc de s’expatrier. Ce n’est pas pour rien que les commis évoquent leur départ pour l’Allemagne durant la procession, sous le regard dérisoire de la statue du saint, qu’ils transportent pour faire cesser la fureur du ciel. Ainsi, le salut vient non pas de la religion mais de l’exil, ultime alternative à l’esclavage, la misère et la décomposition de soi.
Les réalisateurs dressent le portrait d’une société atomisée et cruelle. La loi est inexistante. Les parents disposent de leurs enfants à leur guise, et les montagnards peuvent se venger de leurs voisins sans craindre la justice. L’habitat précaire des bergers est le témoin d’un mode de vie d’un autre temps. Si le Christ s’est arrêté à Eboli, la civilisation ne semble pas avoir atteint les montagnes sardes, qui restent plongées dans un primitivisme séculaire.
Gavino est incapable de maîtriser correctement la langue italienne. Il ne connaît que le sarde. Les auteurs désirent montrer les limites de l’Unité italienne, ainsi que le confinement économique et social du Mezzogiorno. Un officier peut bien tenter de lui inculquer la signification et l’importance du drapeau, la patrie reste une imposture pour les insulaires. Pourtant, c’est au cours de son incorporation militaire que Gavino parvient à s’instruire, grâce à son acharnement et à l’aide d’un camarade. L’accès au savoir lui permet enfin d’échapper à la tutelle paternelle et de rompre son autorité. Il décide alors de passer un diplôme de linguistique, comme pour conjurer le mutisme et l’animalité qui faillirent avoir raison de lui.
La fin du film introduit cependant une certaine continuité tragique. Le dernier plan, sublime, nous montre le personnage, filmé de dos sur un rocher, en train de se balancer. Selon Vittorio Taviani : « Gavino cherche à se bercer tout seul »[1]. La bataille n’est pas encore gagnée pour le protagoniste : il lui faut encore vaincre son enfance. Lieu de toutes les humiliations, qui semblent se rejouer perpétuellement dans sa conscience.
Aurélien Portelli - mars 2007
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[1] Jean A. GILI, Paolo et Vittorio Taviani, entretien au pluriel, Institut Lumière/Actes Sud, p. 71.