O’Re, réalisé par Luigi Magni en 1988, dresse un portrait sympathique de François II de Bourbon (Giancarlo Giannini), roi des Deux-Siciles, durant son exil à Rome après sa défaite contre la monarchie piémontaise en 1860. François II vit désormais avec son épouse, la reine Marie-Sophie (Ornella Muti) et leur unique serviteur, dans un palais dénué de mobilier, où seules quelques peintures murales font office de décor. Magni dépeint un portrait fantaisiste du roi, renforcé par l’interprétation colorée de Giancarlo Giannini qui, en composant un personnage aussi spirituel qu’ironique, semble reprendre le flambeau de Manfredi. Magni dirige d’une manière similaire les deux acteurs, introduisant une parenté immédiate avec ses films précédents. On retrouve d’ailleurs une complicité entre le protagoniste principal et son valet rappelant à l’évidence celle qui unissait Monseigneur Colombo et son serviteur dans Au nom du Pape roi. La photographie du film fait des références constantes à la peinture napolitaine du XIXe siècle[1], et Magni use de la même facétie que dans ses films romains pour évoquer les déboires des Bourbon au lendemain de l’Unité. Il réalise donc, comme à son habitude, une comédie-dramatique légère, qui ne s’étend pas dans une analyse historique rigoureuse[2]. De nombreux effets comiques soulignent la désuétude du souverain. Le serviteur, par exemple, qui fait à la fois office de confident et d’homme à tout faire, renverse son balai et tape plusieurs coups pour annoncer la visite des derniers fidèles de François II.
Certaines séquences n’entretiennent par ailleurs aucun lien direct avec l’intrigue politique du film. Une nuit, le couple royal entend une musique dans le parc de leur propriété. Celle-ci provient d’une troupe itinérante, réunissant clowns, jongleurs et acrobates, venue de Naples pour divertir les deux époux. Leur seule utilité est de révéler l’absence complète de courtisans dans l’entourage de François II. Le roi en est donc réduit à côtoyer des saltimbanques, qui organisent une fête en son honneur, où les quelques convives, tous de noble ascendance, sont contraints de manger des spaghettis avec leurs doigts. Le roi se soumet d’ailleurs fort volontiers au rituel, autre preuve de sa déchéance monarchique.
Très pieux, François II ne s’endort jamais sans dire sa prière du soir et entretient avec ardeur la mémoire de sa mère, qu’il vénère comme une sainte. Enfermé la plupart du temps dans sa nouvelle demeure, il refuse d’entretenir un contact direct avec la réalité sociale. Le personnage joué par Giannini manifeste une certaine lucidité politique. Contrairement à sa femme qui s’illusionne et désire un héritier, François II sait que la dynastie des rois de Naples va s’éteindre avec lui. Il faut dire que sa clairvoyance est dictée par un désir de mort ; en témoigne l’aspect aussi macabre que répugnant de la chapelle aménagée pour sa défunte mère. Marie-Sophie refuse quant à elle de vivre dans l’ombre d’un exil imposé. Vêtu de robes chatoyantes, le personnage interprété par la radieuse Ornella Muti, incarne la beauté et la jeunesse. Elle manifeste de plus une énergie en totale opposition avec le caractère apathique de son mari.
La reine est bien résolue à reconquérir le trône de son époux. Elle souhaite pour cela fomenter une révolte dans l’ancien Royaume de Naples. Marie-Sophie parvient ainsi à rassembler autour d’elle les mécontents de la politique de Victor-Emmanuel II. L’union du Sud au Nord n’a pas instauré la paix sur le territoire méridional ; le pays n’est toujours pas politiquement harmonisé à la suite de l’entreprise garibaldienne. La dynastie bourbonienne compte encore des partisans, décidés à rétablir l’ancienne monarchie. Ces derniers rappellent le personnage de Ciccio, dans Le guépard, qui reste fidèle à la famille royale car celle-ci lui a permis de recevoir de l’instruction.
Les révoltés, de part leur aspect bigarré, sont semblables aux Mille de Garibaldi. Ce sont des aventuriers, composés de militaires réformés, de bandits et de simples sujets, tous nostalgiques des Bourbon. La détermination et le charisme de Marie-Sophie parviennent à transcender toutes les barrières sociales. Les mécontents comptent même parmi eux une ancienne chemise rouge. Celui-ci a rejoint le groupe par déception : « J’ai combattu avec les Mille, parce que je croyais faire la révolution italienne. Ensuite lorsque Garibaldi a offert les Deux-Siciles à Victor-Emmanuel, je me suis dit que ce fut juste une guerre fratricide pour changer de roi ». Dans ces conditions, il aurait préféré que rien ne change. Il a donc abandonné les Mille par dépit, et décide de mener sa révolution tout seul. Il refuse de déposer les armes, comme les garibaldiens fusillés hors-champ à la fin du Guépard.
Le général Coviello (Corrado Pani) sert d’abord la cause de la reine, avant de la trahir et d’offrir son épée à la couronne savoisienne. Il élimine par la même occasion le dernier officier napolitain favorable au rétablissement de la dynastie bourbonienne. Coviello tente même de prendre en otage la reine, afin d’obliger ses derniers partisans à abandonner leur révolte.
Le film présente ainsi une image politiquement instable du Mezzogiorno. Ce désordre ne surprend pas François II, car pour lui : « Le Sud a toujours été en révolte contre l’Etat ». L’Unité, toute récente, reste fragile dans le film. Elle soulève de nombreuses oppositions auprès des légitimistes : quelques officiers de l’armée bourbonienne continuent de croire au retour de François II qui, tout en réfutant la légitimité de Victor-Emmanuel II, sait pertinemment que son trône est perdu.
Aurélien Portelli - juillet 2007
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[1] Cf. F. DE BERNARDINIS, « Segnofilm (O’re) », in Segnocinema, n°37, mars 1989, p. 28.
[2] Les commentaires critiques sur Magni soulignent son éclectisme. Par exemple, O’Re est perçu à la fois comme une « comédie sentimentale » et une « dramaturgie épique » par F. de Bernardinis. Cf. « O’re », op. cit., p. 28.