Mémoires d’une geisha pose plusieurs problèmes. Premièrement, comment ne pas se révolter face aux studios hollywoodiens et leur mépris du cinéma asiatique ? Les producteurs nous servent des remakes répugnants, identiques à l’original, tels que The Ring (Gore Verbinski, 2003) ou Dark Water (Walter Salles, 2005)[1]. Il faut avouer que le manque d’ouverture culturelle du spectateur américain moyen est effrayant. Ce dernier refuse de regarder des films sous-titrés (parfois même doublés), et encore moins des œuvres où tous les personnages ont les yeux bridés. On ne peut comprendre comment des Japonais peuvent créditer cette démarche, en participant parfois eux-mêmes à la production de ces copies infamantes (les raisons, bien évidemment, nul ne les ignore…).
A l’inverse, les cinéastes américains, histoire de brouiller les pistes, réalisent des films orientalistes. Phénomène de mode oblige. Cela donne Le dernier Samouraï (Edward Zwick, 2004), une fiction bien gentillette, ou Mémoires d’une Geisha, un film lisse et sans saveur. Le public, quant à lui, ne perd pas tous ses repères. L’Occidental apparaît obligatoirement dans les deux films, quitte à être montré à son désavantage. On ne peut représenter les jaunes sans y rajouter un peu de blanc, ni éviter certaines maladresses interprétatives de la tradition nippone. Mais le dilemme ne vient pas de l’occidentalisation du sujet abordé. Après tout, l’intérêt de ce genre d’exercice est de regarder la culture orientale à travers le prisme occidental. Pourtant, cela n’épargnait pourtant pas Rob Marshall de réaliser une œuvre plus aboutie.
La photographie de Mémoires d’une geisha est peu réjouissante. Elle repose uniquement sur l’opposition de deux séries de couleurs et de lumière. D’abord l’orange et le noir – la flamme et la nuit – qui symbolisent l’univers charnel de la geisha ; ensuite une luminosité très vive et un feu d’artifice chromatique (surtout dans la dernière séquence) qui représentent cette fois la déstructuration de cet univers. L’idée est pertinente : la geisha resplendit dans les ténèbres, tandis qu’elle se désagrège dans la lumière. Elle ne permet cependant pas de sauver le film. La caméra est paresseuse, le cadrage répétitif et la profondeur de champ quasiment oubliée. La direction des actrices est tout juste passable, celle des acteurs inexistante. On a l’impression que Marshall s’ennuie à mourir, et qu’il est incapable de dissimuler cet ennui. Aucun souffle ne traverse cette œuvre qui manque cruellement de volupté et de nuances. Inconvénient bien lourd pour un film sensé dévoiler l’art crépusculaire des geishas.
Au lieu de mettre en images cet art ignoré des Occidentaux, Marshall mise sur la biographie sentimentale, en ajoutant par-ci par-là quelques zestes de sensualité. On voit ainsi le poignet de Zhang Ziyi au moment de verser le thé (référence facile à l’érotisme de Wong Kar-Wai), une danse à l’éventail et une chorégraphie où le réalisateur se lance enfin dans la réalisation (multiplication des angles de vue, dynamisme du montage, mobilité du costume qui trouve enfin son utilité). Artistiquement, c’est bien faible. A aucun moment, le cinéaste n’est capable de donner le moindre relief à la gestualité de la geisha.
On assiste, dans le premier tiers du film, à une séquence hot assez surprenante : la maîtresse de maison passe deux doigts entre les cuisses de Gong Li pour recueillir le sperme de son amant. Il faut en profiter, ce sera la dernière. En réfléchissant bien, on se demande même ce que fait cette scène dans une œuvre si édulcorée.
Mais le pire reste certainement la présence inutile de la voix off, dont le didactisme est tout simplement ahurissant. On a la désagréable impression d’être pris pour un idiot, qui a besoin d'explications pour comprendre le déroulement narratif.
Evoquons enfin le scénario. Mémoires d’une geisha est adapté du roman éponyme d’Arthur Golden. Et nous voici retomber dans le sempiternel faux problème de la fidélité d’une adaptation. Le cinéma n’a pas été inventé pour permettre aux fainéants de ne plus bouquiner. Un film dont le scénario est tiré d’un ouvrage doit réinventer le matériau littéraire en le retransposant dans un langage cinématographique approprié. Bien au contraire, Marshall ne parvient jamais à se détacher de l'ouvrage, ou du moins à éluder ses lourdeurs. Les mécanismes narratifs sont usés et prévisibles. Mémoires d’une geisha, c’est l’histoire de Cendrillon qui s’entraîne dur pour devenir la princesse des geishas (on n’échappe d’ailleurs pas à la séquence d’entraînement à la Rocky, et en musique s’il vous plait !). Est-ce l’arrivisme qui motive tous ses efforts ? Non, évidemment, cela aurait été trop pertinent. Ce n’est que l’amour pour le « Président » qui pousse notre verseuse de thé à devenir la meilleure. La ménagère est rassurée, elle n’a pas dépensé son ticket de cinéma pour rien.
Ne parlons même pas des dernières séquences. La geisha devient un anachronisme dû aux bouleversements socioculturels causés par l’occupation américaine. Au lieu de condamner le personnage à l’errance où à tout autre destin adéquat, le réalisateur (qui a bien lu le livre), ne trouve rien de mieux que de clôturer l’histoire par un grossier happy end, avec baiser romantique et crescendo musical en prime. On croit rêver.
Au final, la voix off n’oublie pas de préciser : « Nous sommes les femmes du crépuscule ». Au cas où le spectateur n’aurait pas regarder le film. Ce qui représentait d’ailleurs la plus sage des décisions.
Aurélien Portelli
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[1] Le phénomène n’est pas nouveau. On se souvient des Sept mercenaires (John Sturges, 1960), adaptation westernienne des Sept Samouraïs (1954) d’Akira Kurosawa. Le réalisateur japonais avait d’ailleurs rejeté la version américaine, qui trahissait selon lui l’esprit de son film. Il considérait que le groupe de pseudo bandits dirigé par Yul Brynner était en totale inadéquation avec la chevalerie nipponne. Pour lui, ses samouraïs ne pouvaient être assimilés à des yakuzas…