3) Un double discours sur le Risorgimento
Luigi Magni expose une vision historique du Risorgimento à double niveau. Le réalisateur glorifie premièrement la lutte politique des patriotes italiens. La révolution ne peut aboutir sans la participation du peuple. Dans L’année du Seigneur, les carbonari ont beau faire preuve d’abnégation, ils échouent car le peuple romain n’adhère pas à leur lutte. Le propos de Magni rejoint le marxisme le plus élémentaire : la révolution est impossible sans la mobilisation des masses. Cornacchia (Nino Manfredi) est le révolutionnaire de l’ombre, qui tente de déstabiliser le pouvoir pontifical en écrivant des pamphlets qu’il placarde sur les murs de Rome. Son action politique reste limitée à la satyre du régime, pratique désormais désuète au XIXe siècle. Aussi, assiste-t-il, complètement impuissant, à l’exécution d’Angelo Targhini (Renaud Verley) et de Leonida Montanari (Robert Hossein), les deux carbonari qui décident d’affronter avec courage la mort. Targhini refuse qu’on lui mette un ruban noir sur les yeux. Il veut regarder la populace qui est venue assister à la scène. Montanari, au moment de mourir, s’adresse quant à lui à la foule et lui dit : « Buona notte popolo ». La lucidité des personnages ne fait aucun doute. Contrairement au peuple romain, qui reste prisonnier de sa torpeur, ils gardent les yeux grand ouverts et savent que l’inertie des masses retarde l’échéance révolutionnaire jusqu’à nouvel ordre.
La dernière séquence de L’année du Seigneur se veut ainsi un vibrant témoignage aux deux martyrs de la révolution. Après l’exécution des carbonari et une ellipse de cent quarante-quatre ans, Magni filme la plaque commémorative posée en 1909 sur la façade de la caserne Giacomo Acqua, située sur la Piazza del Popolo, qui réhabilite Angelo Targhini et Leonida Montanari, condamnés à mort le 25 novembre 1825 à cet endroit même, sans aucune preuve et sans avoir bénéficié d’aucune défense. Un zoom arrière puis un panoramique horizontal quittent le renfoncement et nous font découvrir la partie principale de la Piazza, à l’aube. Les Romains dorment toujours et le lieu est complètement désert. Le réalisateur souhaite sensibiliser les consciences : les Italiens ne doivent pas oublier le sacrifice des deux héros et encore moins s’assoupir sur leurs victoires passées. La liberté est un bien fragile, sur lequel la nation doit continuer de veiller. Au nom du peuple souverain se termine d’une manière similaire. Magni filme cette fois les monuments édifiés à la mémoire d’Ugo Bassi et du capitaine Giovanni Livraghi (Luca Barbareschi) les deux patriotes exécutés le 8 août 1849. Un panoramique vertical nous montre ainsi la statue du Bolognais et du Milanais, morts pour libérer Rome des papistes.
Dans Les bersagliers arrivent, les bersagliers défilent sous les applaudissements des Romains, qui jettent des fleurs sur leur passage. Les fenêtres sont pavoisées aux couleurs de la patrie, et les enfants agitent le drapeau italien pour accueillir leurs libérateurs. Dans une autre séquence, la foule défile dans la rue pour fêter les résultats du plébiscite. Une pancarte tenue par un habitant indique que, sur 45 000 votants, 40 765 contre 46 se sont prononcés en faveur de l’annexion de Rome à l’Italie. L’élection révèle ainsi une victoire écrasante pour le Piémont, qui semble le promoteur exclusif de l’Unité.
Le marquis de La Marmora (Mariano Rigillo), le général de l’armée piémontaise, se rend dans le palais de Prospero. Il est violemment interpellé par Alfonso, qui accuse ses troupes d’avoir fusillé les paysans – certainement une référence à des massacres comme celui de Bronte – pour pacifier les campagnes méridionales. Il provoque La Marmora en duel, mais ce dernier, sensible au courage de ce gentilhomme qui offre son épée aux trônes en péril, adopte un discours consensuel et parvient à le raisonner. Le comportement magnanime du général rappelle ainsi celui de Garibaldi dans Viva l’Italia !
Vus sous cet aspect, les films de Magni présentent une vision totalement positive du processus risorgimental. On relève pourtant, dans son œuvre, la présence de personnages qui restent sceptiques quant à l’action des patriotes. Citons en particulier Monseigneur Colombo qui, dans la première séquence de Au nom du Pape roi, dénigre « la révolution qui gronde intra et extra muros, et s’exalte au cri insensé de Rome ou la mort ». Mais c’est surtout Prospero qui demeure le vecteur emblématique de la critique des révolutionnaires. Le prince a été déçu par la révolution de 1848. Il a combattu les troupes autrichiennes du général Radetzky et a été capitaine dans l’armée piémontaise. Mais son idéal s’est effrité lorsqu’il a pris conscience qu’il participait en fait à une simple guerre de conquête. Il a donc décidé, par réaction, de devenir un farouche partisan du pouvoir temporel du pape.
La représentation du Risorgimento oscille donc, chez Luigi Magni, entre un patriotisme bon teint et une critique historique timide, qui se contente simplement de dénoncer les manigances politiques du Piémont, face au courage exemplaire des révolutionnaires, dupés par les prétentions et les ambitions de la couronne savoisienne. Aussi, faut-il nous tourner vers d’autres cinéastes, tels que Visconti (Senso et Le guépard) ou Vancini (Bronte, chronique d'un massacre), pour localiser, dans le cinéma italien, un discours plus élaboré sur l’inaboutissement de la révolution.
Aurélien Portelli – juin 2007