Luigi Magni est le cinéaste qui a réalisé le plus de fictions sur l’histoire révolutionnaire de l’Italie. L’année du seigneur en 1969, Au nom du Pape roi en 1977, Les bersagliers arrivent en 1980 et Au nom du peuple souverain en 1990 constituent une suite logique de films, qui présente une vision tragicomique du pouvoir temporel papal. Chaque film présente un moment différent de l’histoire risorgimentale. L’action de L’année du Seigneur se situe en 1825 et montre l’échec des révolutionnaires face à la toute-puissance du clergé. Au nom du peuple souverain se déroule en 1849, et décrit les derniers jours de la République de Mazzini. Au nom du Pape roi évoque en arrière- plan la tentative ratée de Garibaldi de prendre Rome en 1867. Les bersagliers arrivent raconte enfin les conséquences de la victoire des troupes piémontaises, qui parviennent à envahir la ville éternelle en septembre 1870. O’Re, réalisé en 1988, dresse quant à lui un portrait sympathique de François II de Bourbon, roi des Deux-Siciles, durant son exil à Rome. Le cynisme enjoué du cinéaste et les personnages colorés qu’il élabore s’opposent ainsi intégralement à la noirceur de Vancini dans Bronte.
1) La fixité du style de Magni
Selon Gianfranco Casadio[1], Vanina Vanini est le premier film historique à évoquer le pouvoir temporel du Saint Père, chef politique qui gouverne les territoires composant les Etats pontificaux[2]. Quelques années après la sortie du film de Rossellini, Luigi Magni réalise L’année du Seigneur, premier opus d’une série de fictions historiques qui se concentre sur les événements qui ont bouleversé Rome durant le Risorgimento. On peut diviser cette série en deux types de films. Le premier ensemble regroupe les fictions qui, à l’instar de L’année du Seigneur et de Au nom du Pape roi, insistent sur la dimension spirituelle du clergé, parasitée par ses impératifs temporels. Les bersagliers arrivent et Au non du peuple souverain, qui constituent le deuxième ensemble, abordent différemment la problématique des œuvres précédentes, en développant plus volontiers sa dimension politique et militaire.
Le cinéma de Luigi Magni se caractérise par une approche très théâtralisée. La direction des acteurs, leur entrée et leur sortie dans le champ, rappellent davantage le théâtre que la mise en scène cinématographique. Les décors sont peu variés. Le réalisateur fait évoluer ses personnages dans un petit nombre de lieux dans Au nom du Pape roi. Il a une toute autre utilisation des décors que Rossellini dans Vanina Vanini. Lorsqu’il tourne en extérieur, Magni n’insère pas de plans d’ensemble d’une place romaine. Dans Au nom du peuple souverain, il se limite à filmer des rues étroites, dans des quartiers populaires reconstitués en studio. On reconnaît difficilement la ville éternelle, hormis quelques plans de clochers d’églises célèbres et de sculptures du pont Saint-Ange. La construction spatiale est quasiment la même dans les films de sa tétralogie. Leur structure narrative est donc assez schématique. Le récit de L’année du Seigneur est découpé en deux actes très apparents. La première partie, qui décrit l’exposition du drame et l’assassinat manqué d’un délateur par les carbonari, se déroule en une seule nuit. La seconde partie se développe sur plusieurs jours, et présente l’emprisonnement et le dénouement de l’exécution des révolutionnaires. Magni aime recentrer ses narrations sur une durée assez brève, et bannit la plupart du temps de trop longues ellipses.
Le scénario de Au nom du peuple souverain présente sans doute la structure la plus complexe et la plus atomisée de ses films historiques : l’intrigue est animée par l’interaction de plusieurs groupes de personnages, et ne se focalise pas seulement sur une poignée d’individus, comme dans Les bersagliers arrivent. Mais les récits de Magni suivent en général une progression similaire. Il s’agit toujours pour lui de confronter des personnages qui sont en rupture avec leur milieu social, avec d’autres qui restent prisonniers dans un conformisme ridicule. Le marquis Arquati (Alberto Sordi), patriarche d’une famille nobiliaire papiste dans Au nom du peuple Souverain, ne supporte pas que sa belle-fille chante une chanson révolutionnaire, et le prince Don Prospero (Ugo Tognazzi) dans Les bersagliers arrivent ne cesse de se disputer avec sa fille Olimpia (Giovannella Grifeo), qui conserve dans sa chambre une effigie de Garibaldi.
Rien ne semble séparer, dans la manière de filmer, L’année du Seigneur et Au nom du Pape roi. On retrouve les mêmes cadrages, les mêmes choix d’angles et de changement d’axes, la même échelle de plans, une même utilisation anodine de la musique et, en outre, un désintérêt complet pour la profondeur de champ. Les plans fixes sont privilégiés à des mouvements de caméra réduits au strict minimum. Les articulations entre les séquences se fondent sur des oppositions assez binaires (extérieur/intérieur, jour/nuit, etc.). L’unité stylistique de ses longs-métrages en devient d’ailleurs déroutante. Entre L’année du Seigneur, réalisé en 1969, et Au nom du peuple souverain en 1990, on ne remarque aucun changement dans son approche du cinéma. Les défauts de Magni ressemblent sur ce point à ceux de Chaplin : comme le rappellent Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, « Cinquante années de cinéma ne semblent pas avoir eu la moindre influence sur ses idées, sur sa conception de la mise en scène. C’est toujours la même photographie plate, unidimensionnelle, où sont éliminés les contrastes et les ombres, le même découpage fonctionnel qui ne met jamais en valeur le décor » [3].
Magni ne renouvelle pas ses perspectives cinématographiques, qui restent basiques, et semble détenir un sens immuable de la dramaturgie, où se mêle un goût appuyé pour le mélodrame et le pittoresque. Les effets spectaculaires et les acrobaties visuelles sont ainsi évacués au profit de séquences fortement dialoguées, où les moments de silence sont inexistants. Magni est un cinéaste de la parole. Sa vision de réalisateur repose sur le texte et non sur la forme. Magni n’est pas non plus un auteur de l’introspection. Les monologues intérieurs sont absents et la matière de son œuvre jaillit de la confrontation de ses protagonistes, qu’il sait dépeindre avec une virtuosité rare. Ses films risorgimentaux regorgent de joutes verbales, souvent savoureuses, qui expriment les meilleurs atouts du cinéaste. Celui-ci brille par son aptitude à créer des personnages colorés et insolites. C’est sa grande force. Le religieux joué par Sordi dans L’année du seigneur, Monseigneur Colombo (Nino Manfredi) ou don Prospero dans Les bersagliers arrivent, comptent parmi les figures les plus attachantes du cinéma italien ; d’où l’importance de la direction et de la qualité du jeu des acteurs. Nino Manfredi, le comédien fétiche de Magni, est fantastique dans chacune de ses apparitions à l’écran. Sordi est tout aussi exceptionnel. Il est l’un des rares acteurs à parfaitement manipuler l’art de frôler constamment le cabotinage – mais il serait ridicule de traiter Sordi de cabotin – sans jamais tomber dans la surenchère. Nul mieux que lui ne sait pousser un personnage jusqu’à la limite du déséquilibre, limite qu’il ne franchit en aucun cas grâce à la parfaite maîtrise de son interprétation. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer L’année du Seigneur, qui sombre, dès sa seconde moitié, dans une intrigue laborieuse et soporifique. Le film retrouve cependant un rythme étonnant dès l’arrivée de Sordi qui, par son personnage de religieux illuminé, pulvérise la torpeur qui s’était lentement abattue sur l’intrigue.
Les films historiques de Magni sont souvent éreintés par la critique. Maurizio Negri commence par rappeler, dans son article, l’incroyable succès populaire de L’année du Seigneur, qui atteint le record de 1 096 633 entrées payantes[4]. Il dénigre ensuite complètement le film. Magni, grâce à une « une certaine pointe d’anticléricalisme à un niveau latent » et « une vague considération sur la possibilité de réussir des mouvements de contestation » [5] n’a fait que compiler une série de thèmes racoleurs. Le produit, au final, semble avoir pris la main sur son auteur, « le faisant osciller peureusement entre la bataille et l’observation consciente d’une réalité » [6]. Le critique de Cinema 60 ne témoigne pas plus de clémence : « L’année du seigneur révèle ouvertement, malgré les médiations consenties par la reconstruction pseudo historique, la prétention d’offrir au public un manuel des "principes éternels", valables pour affronter les nœuds politiques d’aujourd’hui » [7]. Le film colporterait ainsi un cortège d’idées préconçues et peu sophistiquées (« La politique est une chose sale » [8]), qui répondent à l’air du temps ; Magni se défend quant à lui d’avoir réalisé un film en costume, mais « une histoire dramatique et amusante, tragique et grotesque » [9]. On discerne néanmoins, dans ce magma de remontrances, quelques critiques favorables à L’année du Seigneur, comme celle de Lisa Sambonet dans Film Mese[10].
Au nom du Pape roi est bien perçu en France. Andrée Tournès salue ce drame historique, « entrevu de la fenêtre d’une chambre, vécu par un homme en chemise de nuit, filtré à travers le dialogue du prêtre et de son valet, gros Sancho Pança d’un Quichotte en bonnet de nuit » [11]. Pour Bruno Duval, il s’agit d’une magistrale et passionnante leçon d’histoire : « Pour illustrer son propos, le plus romain (et le plus baroque) parmi les "nouveaux maîtres" du réalisme calligraphe italien n’a cure des complaisances abstraites d’une illusoire "distanciation" » [12]. Certaines revues italiennes sont également satisfaites par la réalisation de Magni, comme Cinema Nuovo, qui interprète le film à la limite « de l’irréel et du fantastique » [13]. Mais pour le critique, « Au nom du Pape roi n’est pas un film historique, mais une fable symboliste contre le cynisme décrépi et à l’agonie des prêtres et d’une classe à laquelle appartient la vieille génération » [14]. Gianni Rondolino, invoquant l’éclectisme de Magni, reconnaît les forces de son film ainsi que ses faiblesses[15]. Mais les réactions ne sont pas toujours aussi clémentes. Pour Tullio Kezich, « L’équation, que l’auteur tente d’établir entre les temps obscures du Pape Roi et aujourd’hui, ne semble pas convaincante » [16]. Le critique de la Rivista del Cinematografo rejette le film et accuse Magni de mystifier l’histoire à travers une représentation maniériste du XIXe siècle[17]. Magni affirme, dans un entretien, qu’il n’a pas réalisé un film purement historique : « Au-delà d’une représentation des dernières années de la Rome papale, le film entend être une fable historique dans laquelle les personnages sont des symboles valables en tout temps et en toutes saisons. Ce qui m’intéresse le plus dans cette histoire, c’est la crise traversée par le héros, l’évêque, tout à fait conscient de devoir défendre un monde, une idéologie, une politique désormais indéfendables » [18]. Les bersagliers arrivent et Au nom du peuple souverain suscitent en Italie une même ambivalence. Giovanni Grazzini condamne la paresse du style de Magni et le peu d’intérêts soulevé par Les bersagliers arrivent (« en comparaison, Au nom du Pape Roi semble un chef-d’œuvre » [19]), alors que Gianni Canova ne tarit pas d’éloges devant Au nom du peuple souverain : « La reconstruction historique des événements romains de 1849 pourra aussi ennuyer les philologues, mais elle est impeccable sur le plan cinématographique : parce que Magni est le seul réalisateur italien qui essaie de donner un "epos" national populaire des vicissitudes de l’histoire de notre patrie » [20]. Le critique en profite également pour féliciter la composition de Sordi, qui délivre « son plus beau personnage depuis dix ans » [21].
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[1] G. CASADIO, La guerra al cinema, i film di guerra nel cinema italiano dal Risorgimento alla seconda guerra mondiale, op. cit., p. 17.
[2] Ces derniers regroupent « la Romagne, les Marches, l’Ombrie et le Latium prolongé par l’enclave de Bénévent et Pontecorvo au nord du royaume de Naples ». Cf. G. PECOUT, Naissance de l’Italie contemporaine (1770-1922), op. cit., p. 63.
[3] B. TAVERNIER, J.-P. COURSODON, 50 ans de cinéma américain, Paris, Editions Omnibus, 1995, p. 364.
[4] M. NEGRI, « Nell’anno del signore », in Rivista del Cinematografo, op. cit., p. 95.
[5] M. NEGRI, « Nell’anno del signore », in Rivista del Cinematografo, op. cit., p. 95.
[6] M. NEGRI, « Nell’anno del signore », in Rivista del Cinematografo, op. cit., p. 95.
[7] « Best-sellers italiani, I quattro magnifici », in Cinema 60, volume X, n° 75-76, avril-juin 1970, p. 98.
[8] « Best-sellers italiani, I quattro magnifici », in Cinema 60, volume X, n° 75-76, avril-juin 1970, p. 98.
[9] « Nell’anno del Signore », in Cinema 60, n°70, janvier 1968, p. 63.
[10] L. SAMBONET, « Nell’anno del Signore », in Film Mese, volume III, n°25, janvier-février 1969, p. 109.
[11] A. TOURNES, « Au nom du pape roi », in Jeune cinéma, décembre 1978-janvier 1979, n° 115, p. 53.
[12] B. DUVAL, « Au nom du pape roi », in La revue du cinéma, décembre 1978, n° 334, p. 118.
[13] « In nomine del Papa re », in Cinema Nuovo, mai-juin 1978, n°253, p.222.
[14] « In nomine del Papa re », in Cinema Nuovo, mai-juin 1978, n°253, p.222.
[15] Cf. Notamment G. RONDOLINO, « Il nome del papa re », in Catalogo BOLAFFI del cinema italiano, N° 5, Tutti i film della stagione 1977/78, Turin, Giulio Bolaffi Editore, octobre 1978, 91 p., p. 52-53.
[16] T. KEZICH, « In nome del Papa re », in Panorama, 20 décembre 1978. Kezich avait néanmoins publié, l’année précédente, un article plus favorable au film dans La Reppubblica. Cf. T. KEZICH, « In nome del Papa re : genitori patrioti e figli bombaroli », in La Repubblica, 7 décembre 1977, p. 15.
[17] « In nome del Papa re, Luigi Magni », in Rivista del Cinematografo, Volume LI, n° 2-3, février-mars 1978, p. 101.
[18] B. DUVAL, « Au nom du Pape roi », in La revue du cinéma, décembre 1978, n° 334, p. 118.
[19] G. GRAZZINI, « Arrivano i bersaglieri », in Corriere de la Serra, 8 novembre 1980.
[20] G. CANOVA, « Tuttofilm dall’A alla Z (In nome del popolo sovrano) », in Segnocinema, n°51, septembre-octobre 1991, p. 49.
[21] G. CANOVA, « Tuttofilm dall’A alla Z (In nome del popolo sovrano) », op. cit. p. 49.