L'histoire politique des Fous du roi se situe en Louisiane, entre un habitat vétuste et des marécages insalubres. La corruption semble donc naturellement émaner des lieux avant de concerner les membres de l’élite locale, indétrônable. Dans les années d’Après-guerre, on aperçoit encore, au hasard d’une fête foraine, des charlatans qui vendent leurs remèdes miracles aux plus crédules. Les bonimenteurs, implantés depuis toujours, appartiennent au folklore oratoire, tant prisé en pays cajun.
La campagne que mène Willie Stark (interprété par un Sean Penn exalté) pour devenir gouverneur s’inscrit dans cette tradition. Sa carrière débute d’ailleurs sur une estrade, au milieu d’une foire. D’emblée, le personnage a tout pour plaire : orateur et démagogue intègre, il veut des écoles et des hôpitaux pour tous. Il promet aussi de lutter contre les malversations fiscales. Le peuple est content : il dispose maintenant d'un champion pour rendre la justice et répondre à ses attentes.
Le langage du bonhomme est rudimentaire et sa syntaxe approximative. Sa gestuelle impétueuse impressionne les spectateurs, venus profiter de la nouvelle attraction. Stark séduit également par ses idées. Il veut lutter contre la ploutocratie, qui empêche tout progrès social. Il en vient par conséquent à flirter avec des affects dangereux. Des escrocs ont provoqué la mort de plusieurs enfants. Leur règne doit prendre fin. L’argument est infaillible. Ses discours magnifient la rancœur des malheureux. C’est la rhétorique lepéniste, sans sa xénophobie et ses imparfaits du subjonctif.
Une fois élu, le gouverneur devient plus discret. En témoigne le déroulement de l'intrigue, qui se focalise désormais sur les investigations douteuses de Jack Burden (Jude Law), l’homme de confiance de Stark. Le tribun est devenu administrateur. Gagné par la pourriture ambiante, il commence à s’obscurcir à son tour, et à employer des méthodes peu conventionnelles. Notamment remuer le passé des ennemis qui veulent sa destitution. Il remonte donc sur les planches pour défendre le pouvoir qu’il a conquis et qu’il n’est pas prêt de rendre. Son propos devient encore plus élémentaire : il faut abattre les salauds qui veulent la peau des pauvres.
Alors que le scénario s’attarde longuement sur les manigances de Jack – jusqu’à en épuiser toutes les ressources narratives – les lobbies industriels, alliés aux potentats du coin, continuent de saper l’autorité de l’élu. La progression du film s’embourbe dans des détails biographiques sans intérêt, à mesure que s’étiole le charisme de Stark. Le personnage, comme ses discours, tournent rapidement à vide. La mise en scène, trop timide, a bien du mal à relever l’ensemble. On note cependant quelques séquences édifiantes : notamment celle où l’ombre gigantesque du gouverneur se dresse sur un mur, un soir de représentation. Le plan traduit toute l’ambiguïté du personnage, aussi charitable que menaçant.
Au final, la Louisiane bénéficie, grâce aux initiatives du gouverneur, de nouvelles infrastructures sociales. La politique reste laide, mais les résultats sont là. L’intérêt de cette adaptation du roman de Warren (daté au niveau de la construction dramatique), est bien de démontrer que l’exercice du pouvoir impose obligatoirement des entorses éthiques, n’en déplaise aux béotiens.
Aurélien Portelli