2) Le voyageur et son rapport à l’espace
L’exclusion de l’autre dans Ossessione (1942) n’est pas liée, comme dans Rocco et ses frères, à l’origine du protagoniste, mais à sa mobilité spatiale. Gino est un vagabond. De ce fait, il est considéré comme un marginal et un individu dangereux. Son rejet est immunitaire : il dépend des imaginaires colportés par la figure du nomade. On se méfie de lui pour deux raisons : il vient d’une autre région et ne partage pas le mode de vie de la majorité de la population. Son absence de statut social le condamne à errer d’une ville à une autre, à la recherche d’un travail que nul ne veut lui confier. Bragana le méprise avant de s’apercevoir qu’ils ont tous les deux appartenu au même régiment. Le protagoniste invite alors Gino dans sa trattoria et lui présente son épouse Giovanna, qui deviendra sa maîtresse.
Les deux amants finissent par se débarrasser de Bragana en maquillant son assassinat en accident de voiture. Le vagabond se sédentarise, mais ne parvient toujours pas à être accepté par les habitants du hameau. Le prêtre, que la jeune femme sollicite pour officialiser cette union licencieuse, lui annonce d’ailleurs que Gino ferait mieux de quitter les lieux et de trouver un autre logement. Ce n’est donc pas le concubinage qui gêne la communauté, mais le mystère qui entoure le protagoniste, qui s’accroît bien évidemment après la mort douteuse de Bragana.
Gino est également trop imprégné par la fièvre du voyage pour se stabiliser. Cette impression est constamment soulignée par la construction de l’espace filmique. Le déroulement narratif se réfère toujours à un lieu de passage. La trattoria, située au bord de la route, qui accueille les voyageurs fatigués ; le train, dans lequel Gino rencontre l’Espagnol – lui-même forain ; le port, où le voyageur tente de s’embarquer pour une prochaine destination ; enfin la chambre d’hôtel, où il fréquente une prostituée pour oublier Giovanna. Les événements importants qui rythment l’intrigue se déroulent toujours sur la route, qui représente le lieu embrayeur le plus important du film. L’ici et l’ailleurs constituent donc une logique d’opposition fondamentale, qui parcourt l’ensemble de Ossessione.
Le personnage principal de Mort à Venise (1971) entretient un lien tout aussi intime à l’espace. A la fin de son séjour à Venise, Gustav von Aschenbach se rend à la gare pour revenir à Munich et apprend que sa malle a été perdue. Il refuse catégoriquement de quitter la ville avant de l’avoir récupérée. Il rentre donc à son hôtel, heureux de pouvoir retrouver Tadzio, l’éphèbe dont la beauté virginale le fascine.
Les errances d’Aschenbach sont comparables à celles du Prince de Salina dans la dernière partie du Guépard. Le professeur suit le jeune homme dans les rues. Visconti filme les quartiers de Venise pour la première fois du film. Jusqu’à présent, l’essentiel du récit s’était déroulé dans l’hôtel et ses alentours, lieux de villégiature protégés et parfaitement salubres. Les ruelles offrent un tout autre spectacle. Un homme déverse un désinfectant sur les murs pour des raisons mal déterminées. La puanteur urbaine insupporte le protagoniste, qui craint d'être contaminé par un mal inconnu.
Un agent de change finit par révéler la vérité à Aschenbach. Une épidémie de choléra risque de se propager dans Venise, rendue vulnérable à cause du sirocco et du peu de protection qu’offrent les lagunes. La majeure partie des habitants ignore ce risque. Le séjour des riches visiteurs ne doit pas être perturbé. Aussi, l’agent conseille-t-il au professeur de partir au plus vite car l’application du décret de quarantaine est imminente.
Visconti évacue donc le charme et la beauté architecturale de Venise. Les édifices séculaires et l’entrelacement des canaux ne traduisent aucunement le potentiel esthétique des lieux. Au contraire, la ville s’impose peu à peu à l’écran comme un espace de décrépitude et de mort. L’ambiance lugubre de Venise exprime l'agonie du personnage, ainsi que la fin de la Belle époque. Les riches étrangers ne savent pas que la ville est menacée par l’épidémie, tout comme ils ignorent que l’Europe est sur le point de s’embraser.
Les bourgeois continuent par conséquent de se délasser et de profiter de la cité balnéaire, réputée pour sa douceur de vivre. Le film décrit en arrière-plan l’oisiveté de cette classe sociale. L’opulence de la bourgeoisie est représentée par le raffinement et le luxe du palace. On retrouve la somptuosité des intérieurs du Guépard [2] . La clientèle, cosmopolite, se retrouve dans les salons ou sur la plage, pour profiter des bienfaits de la mer. Les fils de bonne famille, comme Tadzio, peuvent nager, se promener sur la lagune, et espérer rencontrer des jeunes gens de leur âge.
Cependant, Aschenbach est un étranger parmi les étrangers. Hanté par ses souvenirs, subjugué par l’adolescent, il ne se lie d’amitié avec personne. Dans une séquence, les clients écoutent un groupe de musiciens assez pittoresques, venus pour les divertir et gagner quelques sous. Contrairement à l’auditoire, Aschenbach ne prête aucune attention à l’orchestre. Ses pensées sont absorbées par Tadzio, miroir qui lui renvoie inéluctablement l’image de sa propre déchéance physique. La communauté étrangère n’a donc pas d’incidence sur la narration. Elle représente un décor humain, auquel ne se joint jamais Aschenbach.
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[2] La ressemblance s’arrête cependant à la richesse des décors : Mort à Venise exprime une lumière vaporeuse, terne, propre à l'atmosphère vénitienne et bien différente de celle de la Sicile.