Luchino Visconti a décliné dans ses films plusieurs figures de l’étranger, reflet infime de la complexité de son œuvre. L’envahisseur autrichien, le libérateur venu du Nord de l’Italie, le voyageur ou encore l’individu rejeté par sa propre communauté, révèlent toute l’ambiguïté du rapport qui s’immisce entre « l’autre » et « soi-même ». C’est également dans cette dialectique que s’inscrit une partie de la réflexion politique du cinéaste, qui s’est longuement interrogé sur l’histoire et l’évolution des sociétés contemporaines.
1) La fonction identitaire de l’étranger
Senso (1954) relate la fin de l’occupation de la Vénétie par les troupes habsbourgeoises. L’arrogance de l'Autrichien est incarnée par le personnage de Franz Mahler, un jeune officier de l’armée impériale. Celui-ci assiste à une représentation du Trouvère à la Fenice, quand des partisans de la libération troublent la fin de l’acte III en manifestant leur rejet de l’occupant. Mahler se moque ouvertement de l’action patriotique des Italiens. Le marquis Ussoni, heurté par ses propos, le défie en duel pour venger l’honneur de ses compatriotes. Visconti exprime l’opposition entre les mentalités germaniques et latines, qui se traduit notamment par la fonction symbolique de la bande-musicale. Par exemple, la Septième symphonie de Bruckner est utilisée pour la première fois lorsque Mahler suit la comtesse Livia Serpieri et tente de la séduire. La présence de ce thème s’intensifie à mesure que la jeune femme succombe au charme de l’Autrichien. La musique de Bruckner s’oppose ainsi dans le film à celle de Verdi, le chantre du Risorgimento. Livia perd complètement son amour-propre et va jusqu’à trahir la confiance du marquis, en offrant à son amant l’argent des rebelles. La figure de l’étranger devient donc, dans Senso, un vecteur de l’italianité, qui s’édifie progressivement durant le XIXe siècle. Mais le sentiment d’appartenance à une même nation reste ambigu : dans la séquence de la bataille de Custozza, les paysans ne s'intéressent pas aux soldats ou aux combats. Ils restent impassibles, comme s’ils ne se sentaient pas concernés par les événements. Visconti reprend en fait la thèse de Gramsci. Pour ce dernier, le peuple a volontairement été écarté du mouvement risorgimental par la monarchie savoisienne.
« L'autre », dans Le guépard (1963), est cette fois de culture italienne et vient du Nord de la péninsule, afin de rattacher le Royaume-des-deux-Siciles à celui de Victor-Emmanuel II. Le choix des figurants fut guidé, comme le rappelle Laurence Schifano, par des caractéristiques très précises : « Les garibaldiens originaires du Piémont, de la Ligurie, de la Vénétie et de la Lombardie devaient être grands et blonds ; les bourboniens napolitains ou siciliens de petite stature, avec les yeux, les moustaches et les cheveux très noirs»[1]. La physionomie des personnages indique les différences évidentes qui séparent les méridionaux et les septentrionaux, amenés à s’unir au sein d’une nation plurielle. L’expédition des Mille apporte ainsi l’espoir d’une amélioration des conditions de vie en Sicile. Le guépard démontre cependant les illusions de l’entreprise garibaldienne. Les chemises rouges libèrent le peuple du joug de François II, mais les résultats de la politique centraliste du Piémont sont bien maigres. Premièrement, l’immobilisme de l’île limite considérablement toute progression économique ou sociale. Secondement, la révolution a une faible incidence sur les insulaires. La misère reste la même, avant et après la destitution des Bourbon de Naples. La présence et l’action de l’Italien du Nord révèlent ainsi les limites du Risorgimento. Les disparités entre les régions qui composent l’Italie naissante représentent un frein inexorable au véritable accomplissement de son Unité, qui reste fictive à bien des égards.
La terre tremble (1948) souligne la situation dramatique des Siciliens d’Après-guerre. L’Etat semble ainsi incapable de résorber la paupérisation du Mezzogiorno après la chute du fascisme. Dans Rocco et ses frères (1960), l’accueil de la famille Parondi, originaire de Lucanie, soulève le problème de l’immigration et du statut des méridionaux. Ces derniers son dénigrés par les Milanais, qui les considèrent comme des parasites mettant en péril leur équilibre économique. Le rejet des migrants indique ainsi les fissures de la cohésion sociale italienne.
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[1] Laurence SCHIFANO, Le guépard, Luchino Visconti, Paris, Editions Nathan, 1991, 126 p. pp. 74-75.