Le sang est un appel au sexe : la comtesse, exaltée par la morbidité qui l’entoure, se promène parmi les rebelles afin de tâter leur corps musclé. Après la bataille, elle s’offrira d’ailleurs à ces derniers, qui sont ravis de fêter la victoire entre les bras de la belle aristocrate.
Les deux protagonistes visitent par la suite une maison abandonnée et tombent malencontreusement sur son propriétaire. Selon lui, les Milanais ont été dupés par les beaux discours des dirigeants politiques, qui servent seulement leurs propres intérêts. Le peuple interprète ainsi la réalité à sa guise et semble victime de ses chimères. Dans une autre séquence, Cainazzo rencontre un patriote qui agonise dans son lit. Une foule d’admirateurs s’est rassemblée autour de lui, et déforme les dernières paroles du mourant. Certains ont discerné « Vive l’Italie ! », d’autres des propos antiautrichiens. Nul n’arrive cependant à s’accorder, ce qui déclanche une bagarre. Cainazzo, quant à lui, est formel : il a entendu le « patriote » injurier l’assistance, et par conséquent renier, dans un dernier instant de lucidité, le mouvement qui a causé sa mort.
La manipulation du peuple est soulignée lorsque le bandit voit une banderole, au-dessus d’un palais, qui annonce l’organisation de « la fête du peuple ». Il s’agit en fait d’une entourloupe. La fête n’est qu’une réception réservée à la haute société milanaise. Le brigand est autorisé à pénétrer dans le palais à condition de jouer les domestiques durant le repas. Affamé, il en profite pour voler un morceau de poulet. Surpris par les invités qui pénètrent dans la salle, il se dissimule sous la table pour ne pas être réprimandé. Il entend alors, depuis sa cachette, les convives discuter du peuple et de l’insurrection. La mise en scène est ingénieuse. La caméra subjective montre ce que le bandit aperçoit, c’est-à-dire uniquement les pieds des protagonistes, qui s’animent et trépignent en fonction de leurs propos. L’évêque porte des chaussettes trouées sous ses belles chaussures rouges. Les apparences, tout comme les belles idées, sont des plus trompeuses.
Cette réflexion est soulignée lorsque Cainazzo est arrêté par les Autrichiens. Par chance, ceux-ci sont dirigés par son ami Zampino, un brigand qui sert les intérêts de l’empire austro-hongrois. Alors que Cainazzo se soucie du sort des prisonniers qui vont être fusillés, Zampino lui rappelle qu’il n’est pas un patriote et que ces individus ne sont pas ses amis. Il lui propose donc de fuir avec lui. Il pense que la révolte est une affaire qui regarde les seigneurs turinois, milanais et autrichiens. Le peuple, quant à lui, n’a pas sa place dans ce type de querelle politique.
Plusieurs séquences confirment cette interprétation. Cainazzo assiste à une réunion très animée des principaux dirigeants du mouvement. L’un d’entre eux se penche à la fenêtre, et insulte Charles- Albert, roi de Piémont-Sardaigne. Un panoramique horizontal très rapide sert de transition avec le plan suivant. L’image est fixe et laisse apercevoir une couronne, avec en arrière-plan une draperie rouge sur laquelle est écrit « Torino ». Argento propose une représentation surprenante du pouvoir savoisien. La voix off du souverain s’adresse à l’un de ses ministres et lui demande ce qu’il vient de dire, comme s’il avait pu entendre l’injure prononcée à Milan. Le conseiller annonce ensuite au roi que la situation est dangereuse, car les habitants – en particulier les socialistes – complotent contre lui. L’insurrection n’est pas perçue d’un bon œil par la cour turinoise. Argento a recours à une mise en scène similaire pour évoquer les Etats pontificaux. On retrouve, toujours dans un plan fixe, une draperie blanche et or, ornée de deux clés qui s’entrecroisent. L’inscription « Roma » et la présence d’une colombe complètent cette évocation du pouvoir temporel du pape. Ce type de monstration, unique dans le cinéma historique italien, prouve que la créativité du réalisateur ne se limite pas à l’emploi du gore, et montre que les monarques italiens ont gardé une certaine distance par rapport à l’insurrection milanaise. Charles-Albert semble ainsi s’intéresser bien peu aux événements révolutionnaires dont profitera pourtant, des années plus tard, le royaume piémontais.
Un bataillon d’Autrichiens est assiégé dans un palais et décide de se rendre. Les rebelles découvrent, en pénétrant dans le bâtiment, que plusieurs patriotes ont été pendus. En représailles, les prisonniers autrichiens sont massacrés. Dans la scène suivante, ce sont cette fois les Milanais qui sont décimés. La foule se disperse et on voit une mère tomber au ralenti. Hormis les pleurs de son enfant, le son in a été coupé. Les plans sont reliés entre eux par plusieurs faux raccords, qui brisent le déroulement continu de la séquence. Un plan en plongée dévoile, pour terminer, une vue d’ensemble sur les corps qui gisent sur les pavés. L’objectif d’Argento est bien entendu de dénoncer les atrocités de la révolution, qui perd ici toute sa dimension mythique. Le bandit assiste à ce terrible spectacle, et prend peu à peu conscience de l’absurdité des événements.
Ce massacre donnerait à penser que le cinéaste se place du côté des insurgés. Il n’en est rien. En effet, leurs pratiques sont tout aussi désavouables que celles de l’occupant. Argento montre l’intransigeance des révolutionnaires lorsque ces derniers violentent Cainazzo, qu’ils accusent d’avoir critiqué le comité de guerre. Dans une autre séquence, le protagoniste se heurte à un pendu. Il s’agit d’un espion qui a trahi la cause des Milanais. Le corps fait référence aux exactions commises par les Autrichiens. Les rebelles semblent ainsi utiliser les mêmes méthodes que leurs ennemis.
Un homme interpelle un groupe de patriotes et leur indique qu’une Milanaise est en train de coucher avec un soldat autrichien. Le dénonciateur est en fait le fiancé de la jeune femme, qui souhaite se venger de son infidélité. Le soldat est assassiné et le baron qui dirige les patriotes viole la femme pour la punir. Celle-ci crache sur son visage. De colère, le chef se met à l’étrangler. Romolo veut s’interposer et tue accidentellement le baron en le poussant dans les escaliers. Le boulanger est immédiatement arrêté et condamné à mort. Cainazzo est consterné. Il marche dans le sens contraire de la foule, comme pour signifier son rejet du mouvement révolutionnaire. L’exécution injuste de Romolo termine de désagréger le mythe doré des journées de Milan. La fusillade, accompagnée par une musique triste, est filmée au ralenti. Le corps de Romolo s’écroule, au moment même ou la libération de Milan est fêtée par la population.
Le nouveau gouvernement s’adresse au peuple depuis une tribune, sur laquelle monte Cainazzo. Les représentants l’invite à raconter son témoignage à l’assemblée. A la surprise générale, il dit en hurlant qu’ils ont tous été trompés. Son cri continue de résonner, tandis que les deux parties latérales de l’écran se referment en formant le drapeau italien, symbole d’un rêve patriotique brisé.
La dénonciation politique virulente d’Argento, qui s’attaque aux origines de la nation italienne, fut dénigrée par la critique. Evidemment, le réalisateur ne peut rivaliser avec des spécialistes de la comédie historique tels que Comencini ou Risi. Cependant, même si la mise en scène des Cinq journées est d’inégale qualité (certains effets, comme l’utilisation exagérée des ralentis ou des accélérés alourdissent la lecture des images), on ne peut nier la pertinence de la réflexion historique du film. Et il est donc regrettable que le cinéaste n’ait pas persévéré dans ce genre de réalisation. Son point de vue iconoclaste sur l’histoire aurait certainement beaucoup apporté au cinéma italien.
Aurélien Portelli