Il aura fallu près de dix ans à Sokourov pour réaliser Le soleil et raconter comment Hirohito (Issey Ogata) a pu renoncer, durant l’été 1945, à sa divinité (selon la tradition shinto, l'empereur descendrait d’Amaterasu, la déesse du soleil). La photographie du film est magnifique. La composition des images est très élaborée et les variations d'échelle de plans sont déroutantes. Il faut voir également avec quelle maîtrise le cinéaste russe parvient à montrer la solitude du protagoniste en l’isolant dans le cadrage. Mais c’est sans doute l’étalonnage final et le travail sur la couleur qui suscitent le plus l’admiration. Un traitement particulier a été réalisé lors du développement de la pellicule, afin de créer toutes sortes de nuances chromatiques. La direction des acteurs est quant à elle exemplaire, et l’interprétation d’Ogata, bien qu’assez inattendue, révèle brillamment la personnalité énigmatique de l’empereur.La mise en scène oppose sans cesse, dans un style onirique, la faible carrure et la grandeur d’âme d’Hirohito. Perdue dans le silence et la pénombre de son blockhaus, la lumière de cet astre, symbole de l’homogénéité nationale, n’est plus qu’artificielle. Le cérémoniel impérial est le dernier procédé qui permet de sauver les apparences d’un souverain désormais fantoche.
Hirohito s’occupe dans la plus grande dignité de biologie marine et de poésie, tandis que son empire est en flamme. Mais l’insignifiance du personnage dissimule en fait un esprit peu commun. Pour assurer la prospérité et la tranquillité de son pays, celui-ci décide d’abandonner sa nature et ses origines divines. Dieu se fait homme pour sauver son peuple. Selon le cinéaste : « Il n’était pas facile de prendre ce genre de décision, bafouant ainsi la tradition japonaise. En août 1945, des centaines de suicides traditionnels de hauts dignitaires, certains d’ailleurs commis devant le palais de l’Empereur, ont traumatisé le pays. (…) Hirohito a eu non seulement le courage, de son vivant, de renoncer à son passé, mais aussi de garantir à son pays un avenir décent »[1].
Outre la qualité esthétique de l’œuvre – qui est indéniable – on peut cependant s’interroger sur sa valeur historique. Premièrement, quelle est la fiabilité des sources utilisées ? Les documents concernant la vie privée d'Hirohito sont minces. Les derniers témoins que le réalisateur interroge en préparant son film sont peu nombreux et craintifs. La personne de l’empereur est sacrée à leurs yeux, et ils ne veulent pas subir d’opprobre en dévoilant les secrets dont ils sont les gardiens. Aussi, le réalisateur a-t-il dû d’abord gagner leur confiance avant de pouvoir les interroger. Ces sources orales n’ont cependant pu être confrontées à des témoignages écrits conséquents, qui sont inexistants (à part les Mémoires de Mac Arthur, qui ne constituent pas un exemple d’impartialité).
Secondement, quelle valeur donner à la subjectivité du cinéaste ? Subjugué par la courageuse décision d’Hirohito, Sokourov choisit de ne pas évoquer les nombreux crimes de guerre auquel l’empereur a participés. Sa manière de revisiter l’histoire est troublante. Les historiens japonais ont démontré depuis longtemps que Hirohito avait notamment soutenu l’invasion de la Mandchourie en 1931 et avait laissé l’armée martyriser la population chinoise, au mépris des conventions internationales. Il avait également autorisé l’utilisation d’armes chimiques à la fin de la guerre sino-japonaise. Les atrocités qu’il a commises et légitimées sont innombrables.
Néanmoins, on ne peut comprendre le désir de Sokourov de réhabiliter le monarque sans garder à l’esprit ses précédents films historiques, Moloch et Taurus, qui abordaient respectivement les derniers jours d’Hitler et de Lénine. Pour le réalisateur, ces deux dirigeants politiques, sont « sans remords et sans humilité »[2], contrairement à Hirohito. Sokourov s’est donc laissé fasciné par l’acteur politique qu’il évoque dans Le soleil. La construction du personnage, dont les mœurs et la personnalité paraissent si innocentes, ne permet pas de deviner ses crimes. Au spectateur donc d’avoir des connaissances préalables et de garder suffisamment de distance critique par rapport à l’histoire.
Le film détient par ailleurs plusieurs niveaux d’interprétation. Dans une séquence, Hirohito est assis sur son lit. Hébété, il imagine le bombardement de Tokyo, totalement dévasté. Il est ensuite accompagné au Quartier Général américain, et découvre en chemin la réalité de la guerre. Les maisons éventrées, les malheureux qui meurent de faim. Ne se sent-il pas à ce moment responsable du dénuement de son peuple ? Réalise-t-il l’ampleur de ses exactions ? Le film ne nous le dit pas.
Mac Arthur reste dubitatif lorsqu’il rencontre Hirohito : « Je ne comprendrais jamais comment de tels individus contrôlent le monde et envoient à la mort des millions de gens ». De quels gens s’agit-il ? Le général américain parle-t-il des civils japonais, des soldats de l’empire, ou encore de leurs victimes ? La phrase qu'il prononce reste bien vague concernant les crimes et la responsabilité politique de l’empereur.
Cette vision amnésique, voire révisionniste de l’histoire, pose problème. Toutefois, elle permet – au-delà des maladresses discursives du réalisateur (qu’il assume du reste parfaitement) – d’orienter la réflexion historique vers de nouveaux horizons.
Immédiatement, on pense au double événement à peine évoqué dans le film, mais qui ne cesse de hanter la conscience du spectateur. Hiroshima et Nagasaki. Le scénario s’articule en filigrane autour de ce cataclysme, qui a bouleversé le devenir de l’humanité. Pour la première fois dans l’histoire de l’armement, il était possible de tuer massivement à distance, et surtout de continuer de tuer à cause des radiations émises. 210 000 Japonais furent éliminés en quelques minutes. Plusieurs milliers de civils irradiés décèderont des années plus tard.
Le soleil met au jour la décence d’Hirohito dans les derniers moments du conflit, et donne la possibilité à la nation de retrouver une certaine dignité à travers le sacrifice de son monarque. Ce genre d’œuvre participe ainsi à rééquilibrer la mémoire nippone, face aux innombrables films de guerre qui présentent les Japonais comme des assassins et des tortionnaires. Mais est-ce suffisant pour valider le discours historique du film ?
Aurélien Portelli
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[1] Cf. Alexandre Sokourov, « Déclaration d’intention », in Dossier de presse du film.
[2] Cf. Alexandre Sokourov, « Déclaration d’intention », in Dossier de presse du film.