Le salaire de la peur doit sans doute sa renommée (en plus de la présence de ses deux vedettes) au rythme trépidant du périple entrepris par les protagonistes pour livrer une cargaison de nitroglycérine. Un puit de pétrole est en feu et seul le puissant explosif pourrait en venir à bout. Le film de Clouzot, récompensé par une palme d’or en 1953, décline ainsi la peur de la mort dans une série de variations, où prédomine toujours l’élément liquide (le transport de nitroglycérine, la route balisée par l’oléoduc, la nappe de carburant où Jo perd une jambe, etc.). Le récit, divisé en deux parties construites très différemment, permet par la même occasion de présenter un transfert de domination entre les deux personnages principaux, révélant toute l’ambiguïté de leurs rapports.
1) Le seigneur des mouches
Jo descend de son avion et arbore l’apparence d’un prince. Son charisme émane de ses attributs vestimentaires. Un costume blanc, un chapeau, un fouet pour chasser les mouches. Mario le rencontre et tombe en admiration (au point de céder à tous ses caprices et de délaisser sa petite amie). Le vieux trafiquant a du caractère et s’impose comme une figure de proue parmi les autres parias.
La tenue de Jo est rapidement maculée de boue. Le personnage abandonne également sa couronne et son sceptre. Le déclin du mentor est symbolisé par la perte de ses emblèmes autoritaires. Mais l’influence qu’il exerce sur Mario demeure vivace – la première partie du film appartient à Jo, qui domine facilement les autres transfuges, trop veules pour lui tenir tête.
Le salaire de la peur débute par un plan sur des cafards qu’un gamin a piégés avec une ficelle. Il s’agit de souligner, pour le cinéaste, l’insignifiance et la laideur de ces vies humaines, qui échouent dans un endroit dont on s’échappe bien difficilement. Le village, situé dans un pays d’Amérique centrale indéterminé, est un lieu de perdition. Clouzot dresse un portrait saisissant de cette contrée imaginaire. Le milieu cosmopolite qu’il décrit est ravagé par la lèpre et la misère. Le cortège des estropiés est encore plus terrible. Les pauvres sont exploités par une société pétrolière américaine et sont souvent victimes d’accidents mortels. La mainmise des Etats-Unis sur les ressources naturelles de l’Amérique latine atteint son paroxysme dans une scène où un groupe d’Amérindiens, presque nus, regardent un derrick crachant flammes et fumée. Ils assistent sans trop comprendre au pillage méthodique du sous- sol d’un pays qui ne leur appartient plus depuis des lustres. Leur présence est d’ailleurs impromptue : c’est ce qu’un employé de la compagnie tente de leur signifier en leur demandant de déguerpir sur le champ.
Les décors du film soulignent une urbanité précaire et disséminée. L’habitat est seulement composé de quelques baraquements insalubres. La poussière est omniprésente et les rares chantiers n’arrivent jamais à terme. La chaleur et l’humidité ont raison de la bonne volonté des entrepreneurs. Le temps semble donc ne plus s’écouler dans ces limbes, qui gardent prisonniers aussi bien les travailleurs que les inactifs ; car nul ne parvient en effet à récolter suffisamment d’argent pour s’envoler.
2) Un gamin désemparé
Le convoi de nitroglycérine revêt dès lors un caractère providentiel. Le contrat se révèle être en fait un passeport pour l’enfer. Clouzot introduit la peur avant même le début du voyage. La bande-son assume d’abord cette fonction : on entend le bruit off du moteur des camions, sur lesquels les ouvriers chargent les bidons d’explosif. Le doute s’insinue progressivement chez Jo, qui tente par tous les moyens de retarder le départ. Il vérifie la pression des pneus, le bon fonctionnement des feux et oublie même de mettre le contact avant de démarrer. Mario commence à douter. L’autorité glisse progressivement d’un personnage à l’autre. Joe continue quant à lui sa pantomime. Il arrête le véhicule pour casser la croûte et fumer une cigarette, tandis que les premières sueurs froides font leur apparition.
Le plus étonnant reste la liaison entre les protagonistes et l’espace filmique (valable aussi bien pour les couples Jo/Mario et Luigi/Bimba). La première partie développe un rapport spatial fixe, où le départ du village reste un rêve, un espoir fictif. La seconde partie est au contraire très mobile. Les camions parcourent des centaines de kilomètres. Cependant, les conducteurs ne sont pas moins prisonniers de leur espace d’évolution. En dehors de la piste, règne un no man’s land où Jo tente de s’échapper à plusieurs reprises. A chaque fois, il est contraint de revenir dans le camion. Le seul moyen de quitter le lieu est de parvenir à destination ou encore de mourir.
Dévoré par la peur d’une explosion et obligé de continuer le parcours, Joe régresse peu à peu jusqu’à l’enfance. Après l’écroulement de la plateforme de bois, il attend son compagnon les genoux repliés. Mario l’ignore et continu de rouler, comme s’il ne l’avait pas vu. Jo est désemparé et se met à courir derrière le camion en criant « Attends-moi Mario ! ». Il ressemble à un gamin abandonné par un camarade de jeu qui abuserait de sa faiblesse.
Jo est désormais à la merci de Mario, qui le méprise et ne cesse de le rabrouer (il finit même par sacrifier son ami pour assurer le déroulement de la mission). L’interprétation traduit remarquablement ce jeu d’opposition – accentué par la différence de physionomie entre Montand et Vanel – qui s’insinue entre le jeune et le vieux, entre le téméraire et le lâche. Pourtant, les deux personnages ne semblent pas si éloignés si l’on considère l’orgueil qui les anime. Jo surestime ses capacités et ne voit pas qu’il a vieilli. Mario se croit immortel et ne prend aucune précaution sur le chemin du retour. L’un représente le miroir de l’autre, à un âge différent. Clouzot signe là un chef-d’oeuvre qui, au-delà du film d’aventure, démontre que l’altérité n’exclut pas forcément la similarité.
Aurélien Portelli - mars 2007
(La revue du cinéma, hors-série n°2, mai-juin 2007, pp. 20-21)