Geum-ja (Yeong-ae Lee) a été emprisonnée pendant treize ans pour un crime qu’elle n’a pas commis. Une fois libérée, elle applique la vengeance qu’elle a savamment élaborée durant sa détention.
La première partie de Lady Vengeance alterne le passé et le présent de Geum-ja. La taule et le retour à la vie civile. L’angélisme et la furie vindicative. Le réalisateur en profite même pour donner quelques indications sociologiques sur le comportement des femmes et les rapports de domination qui s’établissent en prison. Mais le sujet du film est ailleurs, et c’est bien dommage.
La mise en scène repose sur la multiplication de mouvements de caméra audacieux et sur la variation chromatique des plans, qui s’assombrissent en fonction de la progression du récit. Le cadrage est quant à lui soigné, l’échelle des plans est diversifiée. On remarque notamment de très beaux plans moyens avec des choix d’angle judicieux.
Les premiers doutes apparaissent cependant avec la prépondérance des effets de balayage et de fondu, fautes de goût qui tirent Lady Vengeance vers le petit film de famille, noyé dans un éclectisme foisonnant. En témoigne la bande musicale de Cho Young-wuk, splendidement rococo. Il fallait tout de même oser, mettre du baroque sur du baroque. Encore un peu, et le film était tourné dans les châteaux de Bavière…
La préciosité assumée des plans ne parvient pas à dissimuler l’essoufflement du cinéaste qui, pour la troisième fois après Sympathy for Mister Vengeance et Old Boy, réactive la thématique la plus racoleuse du monde. Et c’est avec chagrin que l’on se rend à l’évidence : Park Chan-wook nous offre avec Lady Vengeance une bonne tarantinade, où chaque plan a la prétention de délivrer une leçon de cinéma. Ce n’est plus un film, c’est un cours de grammaire. Le réalisateur semble victime du « syndrome du snowboarder » : il lui faut, pour marquer des points, multiplier les figures et les acrobaties. En somme épuiser tout son répertoire stylistique. Les graines de Tarantino poussent également en Asie. Le continent est en deuil. Nous aussi.
Assurément, le spectateur candide pensera que la surcharge d’effets de style permet à Park Chan-wook de réaliser un film personnel. Comme si un plan sans fioriture était inauthentique... Mais comment ne pas justement penser le contraire ? Ne pas faire de choix et vouloir tout mettre, voilà une démarche totalement impersonnelle ! Pourtant, ce type de cinéma continue d’impressionner et de flatter l’œil. Les plans débordent de toute part et le public se sent rassuré : il n’a pas dépensé son argent pour rien.
N’évoquons même pas le fond de l’œuvre, qui présente une interrogation saugrenue sur la valeur cathartique de la vengeance. Prétexte à exploiter, dans la dernière partie du film, le fantasme de tous les parents : pouvoir torturer les tueurs d’enfants. Rééquilibrage de l’ordre cosmique et petite affaire privée.
Lady Vengeance engage donc une vaste réflexion sur le cinéma contemporain. Les critiques surévaluent des oeuvres peu sérieuses, tandis que les mises en scènes sophistiquées changent progressivement le goût du public. Quand on regarde le niveau d’exigence de la plupart des cinéphiles, on est bien peu surpris. Une image bougeant dans tous les sens, un montage stroboscopique, des bavardages incessants sont désormais la preuve d'une oeuvre stylisée. Qu'indiquent en filigrane les milliers de commentaires qui pullulent sur les forums Internet ? Le refus du plan fixe, du plan-séquence et du silence. La condamnation de la sobriété. La peur du mystère des images. L’antidote ? Tarantino, et dans une moindre mesure, des réalisateurs plus fréquentables, comme Park Chan-wook...
Aurélien Portelli