2) Le corps outragé : conséquence de la quête des personnages
L’existence des personnages d'Aronofsky semble indubitablement liée à la quête qu’ils entreprennent. Celle-ci se construit toujours autour d’une recherche – de l’équation universelle, de la drogue, de la fontaine de jouvence – qui détermine la totalité de leur agir et de leur devenir. De ce fait, il n’est pas étonnant que l'oeuvre du cinéaste soit peuplée de monomaniaques en tout genre.
Max raconte en boucle la même histoire, qui explique l’origine de ses maux de crâne. Durant son enfance, il a fixé trop longtemps le soleil et a failli perdre la vue. Cet accident, qui revient plusieurs fois dans le récit, révèle les tendances obsessionnelles de Max, prêt à risquer sa santé pour assouvir sa curiosité. Tommy ressemble beaucoup au mathématicien. Tout comme lui, il est obnubilé par les expériences qu’il mène pour vaincre le cancer.
A l’inverse, les personnages de Requiem ne sont animés par aucun rêve grandiloquent. Leur motivation existentielle reste aussi insignifiante que leur quotidien. On est donc saisi par une véritable sensation de vertige quand on passe d’un film à l’autre. L'unique but de Sara est de participer à son émission. Le film pose le problème fondamental de la volonté dans nos sociétés modernes. La mère d’Harry est incapable de suivre ses résolutions. Après l’échec d’un régime à base d’agrumes, ce sont les amphétamines qui lui permettent de maigrir. Pour souligner la continuité stylistique entre Requiem et Pi, Aronofsky insère le même type de séquence lorsque Max et Sara ingurgitent leurs médicaments (ouverture de la boite, versement des cachets dans la main, gros plan sur la bouche qui les avale), sans lesquels ils ne peuvent poursuivre leur objectif.
Harry, Marion et Tyrone ne pensent qu'à une chose : s’approvisionner régulièrement en héroïne. Seule compte la prochaine dose. Le drogué voit court ; le futur n’a pour lui aucune consistance. Les plans où Aronofsky accélère la vitesse des images illustrent parfaitement cette idée. Le temps qui sépare chaque nouvelle injection n’a pas de valeur en soi. Il s’agit pour le toxicomane de toujours réduire ces moments d’attente, au cours desquels ses besoins ne sont pas rassasiés. Les instants intermédiaires doivent s’écouler le plus furtivement possible.
Le thème du corps outragé occupe ainsi une place centrale dans les films d’Aronofsky. Max imagine qu’il perfore son crâne avec une perceuse. Il aimerait se mutiler pour faire cesser ses douleurs cérébrales. Dans Requiem, c’est l’addiction qui est à l’origine de la détérioration de la chair. Dans The Fountain, le massacre des Mayas, la flagellation et la torture sont autant de dégradations menaçant l’intégrité du corps. L’inquisiteur, éternel méchant du cinéma, est la source de tous les vices. Caricaturé à l’extrême, il représente une forme de cancer qui anéantit la Castille. Aronofsky ne se soucie guère, à l’évidence, d’une quelconque vérité historique. L’artiste est libre, contrairement à l’historien, de réinventer le passé. Encore faut-il que ses transformations de l’histoire produisent un discours pertinent. Et sur ce point, il faut bien avouer que la représentation de la couronne castillane est risible. C’est à la demande des Rois catholiques que Torquemada est devenu inquisiteur général. Celui-ci, outre sa cruauté (qu’il faut évidemment replacer dans son contexte), était nécessaire pour assurer l’unité religieuse de l’Espagne, royaume hétérogène composé de plusieurs entités politiques. Le film continue quant à lui de colporter les imaginaires habituels. Certes, The Fountain n’est pas une reconstitution historique, mais cela n’empêchait pas Aronofsky d’éviter les lieux communs. Il est grand temps que les metteurs en scène perdent leurs œillères et qu’ils abandonnent leur vision simpliste du pouvoir inquisitoriale, inhumain à nos yeux mais légitime en son temps.
Les traumatismes corporels ont finalement raison du psychisme des personnages d’Aronofsky, qui dépérissent encore plus rapidement lorsqu’ils tombent entre les mains de la médecine. Les docteurs et les scientifiques considèrent le corps du patient comme une chose qu’ils tentent froidement de soigner. Tommy oublie que sa femme a besoin avant tout de sa présence. Pour lui, elle n’est plus cette épouse qu’il faut chérir, mais une malade qu’il doit impérativement guérir. Ce n’est pas le bien- être d’Izzi qui l’obsède, mais le cancer qui la ronge. Requiem présente une critique de la médecine encore plus virulente. Les prescriptions du nutritionniste sont scandaleuses. L’aspect du cabinet, qui rappelle un mauvais décor de téléfilm, semble d’ailleurs aussi improbable que la compétence du docteur. L’unique porte de la pièce s’ouvre sur un couloir bleu, qui n’aboutit nul part. Sara se retrouve dans un lieu coupé de la réalité, où toutes les folies médicamentaires sont possibles. La déontologie d'Arnold (Sean Gullette), le psychothérapeute de Marion, est tout aussi douteuse. Il désire seulement coucher avec elle, et a abandonné depuis longtemps tout espoir de la désintoxiquer. Le protagoniste adopte le même comportement que les dealers : il ne voit en Marion qu’un jouet sexuel pour satisfaire sa libido.
Sara est ligotée par des infirmiers, qui la traitent sans ménagement, avant de lui faire subir une thérapie aux électrochocs. C’est ainsi que les médecins espèrent remettre en état cette « mécanique » défectueuse, que nul ne considère avec humanité. Harry est également obligé de se rendre dans un hôpital. Son bras s’est infecté et le fait atrocement souffrir. Mais lorsque l’urgentiste s’aperçoit que le jeune homme est un drogué, il refuse de le soigner et appelle la police. Le toxicomane est perçu comme un délinquant et non comme un malade. L’autorité pénitentiaire n’accorde pas plus de considération aux détenus. En prison, la visite médicale n’est qu’un simulacre : le docteur passe dans les rangs en demandant aux détenus : « Tu me vois bien ? Tu m’entends bien ? Apte au travail ! ». Conséquence : Harry n’est pas soigné à temps et son membre gangréneux est finalement amputé. Le corps, déjà empoisonné par la drogue, subit une offense supplémentaire, cette fois-ci irréversible.
Requiem et The Fountain expriment une même indécence face à la maladie et la mort. Tommy considère celle-ci comme un mal dont on peut guérir. Nouvelle utopie, nouveau délire. La mort est refusée et évacuée dans les marges de l’intolérable. Elle correspond à un processus contre-nature, qu’il s’agit d’éradiquer. La solution se trouve dans l’Arbre de vie. En goûtant son écorce et en buvant sa sève, l’homme détruit la mort et rétablit le rapport originel qui le relie à Dieu. Le Mal est vaincu, la communion divine ouvre les portes de l’immortalité.
The Fountain présente un modèle biologique totalement différent par rapport à Tetsuo. Dans ce film, la chair et le métal s’unissent pour donner naissance à une nouvelle forme de vie semi organique. Aronofsky réutilise le procédé de Tsukamoto, mais propose cette fois une fusion entre l’homme et le végétal. Tommy plante un morceau d’écorce dans la terre où repose Izzi. Un arbre pousse, dans lequel se réincarne la jeune femme. Aronofsky est à ce moment du film très proche de la pensée spinoziste : en mourant, les parties qui caractérisent l’homme entrent dans une nouvelle série de rapports extrinsèques. L’essence d’Izzi n’est pas détruite et continue de subsister dans l’univers. L’éternité que découvre Tom au bout de son voyage cosmique constitue une alternative à son immortalité, fardeau devenu insupportable après des siècles d’existence. Le film illustre ainsi, malgré ses carences, une spiritualité qui s’épanouit par-delà les cadres du monothéisme. Destination insolite pour Aronofsky, en quête de nouveaux horizons mystiques.
Aurélien Portelli - février 2007