3) L’apogée du cinéma-Vietnam (1986-1993)
Les œuvres importantes de la troisième période se caractérisent par leur démarche réaliste, inaugurée par Platoon réalisé par O. Stone en 1986. Le cinéaste est un vétéran de la guerre du Vietnam. Selon lui, « La vérité de cette guerre n’avait pas été montrée »[4]. Il s’inspire donc de son vécu pour raconter l’histoire d’un bataillon de soldats au Vietnam. L’approche documentaire suscite une grande émotion parmi le public et bouleverse les vétérans. Invités dans des débats télévisés, ils évoquent avec émotion les divers aspects de leur expérience et les conditions de leur réinsertion sociale. Selon eux, une fiction présente enfin la vérité, contrairement aux films revanchards comme Rambo 2. Jane Fonda, qui milita contre l’intervention américaine au Vietnam, déclare aux journalistes avoir pleuré après la vision du film, alors qu’elle était entourée d’anciens vétérans, eux aussi en larmes. Mais elle avoue attendre encore le film qui puisse expliquer les raisons de l’engagement américain au Vietnam. Même Chuck Norris livre à la presse américaine quelques commentaires au sujet de Platoon. Selon lui, le film ne décrit pas vraiment la réalité de la guerre. Il ajoute que, dans ses lettres, son jeune frère Wieland, mort là-bas en 1970, ne parlait pas de camaraderie ou de fraternité entre les hommes. Pour Norris, « Platoon est une insulte à tous les décorés »[5]. Platoon est la dernière oeuvre pour laquelle l’opinion exprime une réaction aussi vive, et marque l’apogée du cinéma-Vietnam.
De nombreux films réalistes sont produits dans le sillage de Platoon. Hamburger Hill (J. Irvin, 1987) détaille avec minutie le désespoir d’une section qui tente de s’emparer d’une colline. Dans Good Morning Vietnam (B. Levinson, 1987), un animateur radio (R. Williams) découvre au Vietnam les atrocités de la guerre. Un bataillon de parade chargé des funérailles militaires aux Etats-Unis évoque le conflit de manière sobre et indirecte dans Les Jardins de Pierre (Gardens of Stone, F. F. Coppola, 1988). Outrages (Casualities of War, B. De Palma, 1989) décrit le cas de conscience d’un soldat témoin du viol et du meurtre d’une Vietnamienne, qui décide de dénoncer les coupables. Né un 4 juillet (Born on the Fourth of July, 1990), seconde fiction que Stone consacre au Vietnam, exprime de manière saisissante la souffrance d’un vétéran (T. Cruise) amputé de ses deux jambes. La critique remarque en général que des cinéastes célèbres donnent une représentation réaliste de la guerre et osent dire « la » vérité sur le conflit. Malgré ce réalisme, de nouveaux films revanchards sont réalisés. Un vétéran se venge de la maffia vietnamienne implantée aux Etats-Unis dans Steel Justice (R. Boris, 1987), Rambo quitte l’Asie et lutte contre les Soviétiques en Afghanistan dans Rambo III (P. Mc Donald, 1988), sans oublier Portés disparus 3 (Braddock : M.I.A. 3, A. Norris, 1988), certainement le plus grotesque de la série.
Par rapport à Platoon, seul Full Metal Jacket (S. Kubrick, 1987) suscite un véritable débat. Ce film présente d’abord l’entraînement des marines puis leur arrivée au Vietnam. Certains critiques le trouvent inconséquent. D’autres le considèrent comme le film de guerre le plus véridique de l’histoire du cinéma. Ils affirment que Kubrick est le seul réalisateur à refuser de construire la guerre comme un spectacle irréaliste, en dénonçant son horreur et sa stupidité.
4) La cicatrisation du syndrome vietnamien et sa progressive disparition cinématographique (1993-….)
La quatrième période du cinéma-Vietnam débute en 1993. Le syndrome s’est appaisé et l’image- Vietnam devient un simple référent cinématographique. Vingt-neuf ans après le premier film sur le conflit, un cinéaste américain s’intéresse enfin au peuple vietnamien. Dans Entre ciel et terre (Heaven and Earth, 1993), Stone raconte cette fois l’histoire d’une Vietnamienne, depuis la Guerre d’Indochine jusqu’à son arrivée aux Etats-Unis et son retour dans son village natal. Certains critiques évoquent le cinéma-Vietnam à travers le prisme ce film. Pour les Cahiers du cinéma : « Cette guerre, sans doute plus que les autres, fut inséparable de la notion de dissimulation et de projection paranoïaque. Ce que le cinéma n’a cessé de radiographier, c’est la guerre livrée par les Américains contre eux-mêmes, contre leur image, leur peur, leurs illusions ou leurs désillusions, leur traumatisme ou leur jouissance... Mise en scène déréglée de leur devenir »[6]. De nombreux articles annoncent la sortie de Entre ciel et terre comme la cloture symbolique du cinéma-Vietnam. Three Seasons (T. Bui, 1998) complète cependant la thématique de Entre Ciel et Terre et offre une réflexion sur la condition des Vietnamiens dans les années 1990.
Entre-temps, R. Zemeckis réalise Forrest Gump en 1994. Ce film retrace, à travers la vie du personnage éponyme (T. Hanks), les grands événements historiques des Etats-Unis de la seconde moitié du XXe siècle. La guerre du Vietnam, au même titre que l’affaire du Watergate, devient un événement qui se dilue dans l’histoire américaine. A la fin, l’ancien officier de Forrest épouse une Vietnamienne, symbole du consensus entre les deux nations. Le film est fortement critiqué en France. En témoigne la réaction de l’article paru dans les Cahiers du cinéma : « Forrest Gump n’a de l’Histoire qu’une vision amnésique (…). Le film se range implicitement du côté des valeurs conservatrices que son héros finira par incarner »[7].
Le syndrome appartient désormais au passé, mais l’image-Vietnam n’a pas disparu des écrans. On retrouve fréquemment le personnage de l’ancien combattant, comme dans The Big Lebowski (J. Cohen, 1998), ou de l’objecteur de conscience dans Une vie volée (Girl, Interrupted, J. Mangold, 1999). Il est cependant plus rare de trouver des films de combat tels que Tigerland (J. Schumacher, 2000). Pourtant, si les séquelles du conflit se sont résorbées, les références actuelles à la guerre restent liées, dans la conscience des spectateurs, aux représentations produites par le cinéma américain. Le discours historique peut difficilement rivaliser avec la vision fictionnelle de l'histoire, imposée par les images sur le Vietnam.
Aurélien Portelli - septembre 2006
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[4] C. Tesson, « La planète guerre », in Cahiers du Cinéma, n°394, avril 1987, p. 13-19.
[5] Jean-Paul CHAILLET « Platoon, Le Vietnam pour mémoire », in Première, n°120, mars 1987, p. 66-68.
[6] Jacques MORICE « Victime, forcément victime, Entre Ciel et Terre », in Cahiers du Cinéma, n°476, février 1994, p. 76-77
[7] Cf. Cahiers du Cinéma, n°484, octobre 1994, p. 68.