La comtesse de Hong-Kong (1967) est le dernier film de Chaplin, qu'il réalise après plus dix ans d’absence sur les écrans. On retient surtout, dans cette fantaisie en couleur qui délaisse le ton grinçant de ses précédentes oeuvres (Monsieur Verdoux, Un roi à New York, et dans une moindre mesure Les feux de la rampe) la présence de Marlon Brando et Sophia Loren, délivrant quelques numéros savoureux, témoignages d'une direction d’acteurs fort honorable.
Ogden Mears est un riche homme d’affaire sur le point d’être nommé ambassadeur en Arabie saoudite. Dans le bateau qui le ramène de Hong-Kong aux Etats-Unis, il découvre dans sa cabine la comtesse Natasha Alexandroff, une aristocrate russe désargentée. Celle-ci s’est cachée à bord pour fuir l’Asie et commencer une nouvelle vie en Amérique. Ogden s’éprend de Natasha, mais il devra choisir entre sa carrière diplomatique ou bien l’espoir de vivre un grand amour.
Chaplin explore plusieurs thèmes qu’il avait abordés auparavant, comme l’expatriation (Un roi à New York) ou encore la relation entre le pauvre et le milliardaire (Les lumières de la ville). Mais on remarque surtout une focalisation surprenante sur le décolleté de Sophia Loren, superbe dans sa robe de soirée ou sa tenue hawaiienne. C’est une nouveauté dans la filmographie du cinéaste, qui n’avait jamais eu recours à un érotisme aussi appuyé. Hormis cette utilisation inattendue de l’actrice, on note peu d’évolution dans l’approche de Chaplin. Sa longue carrière, malgré l’indéniable poésie qui s’en dégage, révèle une continuité stylistique assez déroutante. Tavernier et Coursodon le rappellent dans leur ouvrage sur le cinéma américain d’Après-guerre : « Cinquante années de cinéma ne semblent pas avoir eu la moindre influence sur ses idées, sur sa conception de la mise en scène. C’est toujours la même photographie plate, unidimensionnelle, où sont éliminés les contrastes et les ombres, le même découpage fonctionnel qui ne met jamais en valeur le décor »[1]. Sur ce point, la séquence où Brando découvre Loren dans sa cabine est exemplaire : on ne remarque aucun changement d’angle. Le réalisateur exclut toute notion de contrechamp. C’est à se demander si l’autre moitié du décor existe vraiment. A l’évidence, Chaplin se contente de filmer une scène de théâtre. Les choses s’arrangent par la suite : dès la scène suivante, il commence à exploiter un peu mieux l’espace où évoluent les personnages, sans pour autant accomplir de miracles.
La seconde partie du film est plus intéressante, plus diversifiée, même si elle reste tout aussi formelle que la première. On retombe néanmoins rapidement dans un profond ennui. Les ressources du scénario s’épuisent aussi vite que son potentiel humoristique (Loren sursaute et se met à courir dès qu’elle entend un coup de sonnette). Le film se rapproche d’ailleurs de L’opinion publique (A Woman of Paris, 1923), non dans sa composante tragique, mais dans l’évacuation de saynètes purement chaplinesques, due à l’absence de Chaplin dans les deux œuvres[2]. Il n’y a guère que Hudson (Patrick Cargill), le valet de Ogden qui, dans une séquence, rappelle la pantomime et le comique visuel de Charlot.
La comtesse de Hong-Kong demeure sans doute le moins ambitieux des films de Chaplin, en tout cas l’un de ceux où la dimension sociale et politique semble le moins importer (on note une référence liminaire aux nombreux réfugiés de Hong-Kong, mais cela ne suffit pas). Si les premiers dialogues laissent transparaître un certain cynisme (« Regarde ça, entassés comme des sardines. C’est ce que je n’aime pas chez les pauvres, ils manquent de goût. Ils se laissent aller à la saleté, choisissent des quartiers impossibles, ils mangent n’importe quoi et s’habillent sans aucune élégance »), le film sombre ensuite dans une romance teintée d’humour qui se recentre uniquement sur la relation houleuse entre Brando et Loren. La musique, composée par le cinéaste, n’arrange rien, tant elle semble désuète en ce milieu des années 1960. Les mélodies chaplinesques, qui fonctionnaient si bien dans des œuvres comme Le cirque ou Les temps modernes, ont perdu leur intérêt à une époque où le cinéma est en pleine ébullition. Confiant dans les capacités de sa mise en scène, Chaplin refusera tout compromis avec la modernité, léguant à la postérité un fossile vitrifié dès sa sortie en salle. Le temps, du reste, n'a fait que confirmer ce jugement.
Aurélien Portelli - avril 2007
__________________
[1] Bertrand Tavernier, Jean-Pierre Coursodon, 50 ans de cinéma américain, Paris, Editions Omnibus, 1995, p. 364.
[2] Celui-ci fait cependant une minuscule apparition dans La comtesse de Hong-Kong, en interprétant un vieux domestique.