Les réactions de la presse allemande face à La chute ont largement configuré sa réception critique en France. Les journalistes sont partagés en Allemagne. Certains avancent que la nation a enfin tourné une page de sa mémoire, d’autres n’hésitent pas à brûler le film, parfois à grands coups de préjugés. Pour Oliver Hirschbiegel, le metteur en scène, la représentation minutieuse des derniers jours d’Hitler brise l’un des derniers tabous en vigueur dans son pays[1]. Les journalistes se demandent quant à eux si une œuvre cinématographique a le droit de donner un visage humain au Führer. Certains historiens pensent également que le film, en se focalisant sur le personnage du dictateur, ne permet pas de comprendre les processus historiques du nazisme.
Les grands réalisateurs allemands se sont eux-mêmes prononcés. Pour Hans-Jürgen Syberberg, il n’est pas possible de raconter la fin d’Hitler « sans susciter une forme d’empathie, sans provoquer de la compassion pour la créature agonisante. Il ne revient pas à l’art de traiter un cas aussi grave. (…) La chute, que Eichinger [le producteur et le scénariste] a fait réaliser d’après les souvenirs sans intérêt historique de la secrétaire d’Hitler, est donc un tribut à notre époque où tout peut devenir une valeur, où tout se fait monnaie courante » [2]. Wim Wenders est néanmoins le cinéaste le plus écouté dans l’Hexagone : il affirme que le film ne propose aucun point de vue historique sur la fin du IIIe Reich[3]. La messe est dite. La presse française réitère, dans son ensemble, les mêmes propos. Bien souvent sans grande subtilité.
1) Un assassinat critique
De nombreux articles rejettent d’emblée « l’humanisation » d’Hitler. Pour Pierre Murat de Télérama, le film présente « Un être plus pathétique que monstrueux, rendu presque touchant par l’interprétation d’un des plus grands acteurs allemands, Bruno Ganz, dont les yeux de chien battu rendraient humaine la pire des crapules (…) On le verra, aussi, provoquer chez ses derniers fidèles, mourant pour lui et avec lui, une force d’âme digne des modèles antiques » [4]. L’absence de contextualisation biaiserait par ailleurs la compréhension du film. Le vrai problème de La chute serait donc de décrire la fin d’Hitler sans donner de trame ni d’explications historiques sur le nazisme. Selon Positif, on ne relève aucune réflexion sur l’histoire ou d’explications permettant de comprendre les agissements des personnages[5].
Mais c’est surtout contre l’occultation de la Shoah que la presse s’insurge. Marc Ferro pense qu’Hitler n’est plus un tabou depuis longtemps en Allemagne, et que La chute conduit le spectateur à s’identifier aux Berlinois pris dans la tourmente : « Le film nous invite à nous identifier aux défenseurs de Berlin. Dans La chute, l’armée est pure, alors qu’on sait désormais que la Wehrmacht a participé à toutes sortes de crimes aux côtés des SS. (…) En fait, le Hitler qu’on nous montre dévie notre regard des vrais enjeux. Par exemple, quand il était dans le bunker, la question juive restait au cœur de sa volonté destructrice : en imaginant sa défaite depuis des mois, il accélérait la machine de mort dans les camps de concentration pour se venger. Mais ça, on ne peut pas le comprendre en voyant La chute. (…) Le film montre les souffrances de ceux qui défendent l’Allemagne, qui se rendent compte que Hitler les a conduit à un suicide collectif, pour mieux dégager les Allemands, d’une certaine façon, de toute responsabilité dans les crimes nazis » [6].
Le film exposerait ainsi la détresse des Berlinois sous les tirs soviétiques, en oubliant d’évoquer l’existence des lagers. Selon Pascal Mérigeau (Le Nouvel Observateur) : « Que les millions de victimes des camps de la mort ne soient évoquées que par un bref carton final relève d’un choix : elles non plus, personne ne les voit » [7]. Pour les Cahiers du cinéma, le film est destiné au public allemand pour aider à reléguer le traumatisme des années 1930 et 1940 à de l’histoire ancienne[8].
Jacques Mandelbaum (Le Monde) considère que l’oeuvre « représente une Allemagne martyrisée, victime presque malgré elle de ce régime fanatique qu’elle aura pourtant – mais le film ne le dit pas – porté triomphalement au pouvoir et durablement soutenu. C’est sans doute cette dimension consolante, qui dissocie la nation du régime qu’elle a engendré, que le public plébiscite aujourd’hui dans un pays qui est pourtant censé regarder de longue date son histoire en face » [9]. On refuse ainsi aux Allemands d’évoquer leurs morts et la détresse des survivants. Ce que Rossellini avait montré en 1947 dans Allemagne année zéro n’est plus permis en 2004.
Les quelques journalistes et intellectuels favorables au film dénoncent les réactions exacerbées de leurs confrères. Claude Weill s’interroge sur le rejet de l’humanisation d’Hitler, l’occultation de la solution finale et l’exposition des souffrances de l’Allemagne au lieu de montrer ses crimes : « On aura reconnu là la trace de préjugés antiallemands toujours vivaces ». Après avoir vu le film, il ne remarque « aucune complaisance dans le propos des auteurs. Le personnage vieilli et malade d’Hitler l’a « glacé d’horreur. (...) A part quelques néonazis hallucinés[10], on voit mal qui pourrait éprouver la moindre empathie avec cet Hitler là. (…) « Humains, oui, comme la lâcheté et le crime sont humains » [11]. Les critiques de Télérama restent partagés sur la question. Pour Jacques Morice par exemple, La chute ne contient aucune ambiguïté : « Si Hitler était un monstre, un barbare, il n’en faisait pas moins partie de l’espère humaine. (…) Le film est juste et concret, voilà tout » [12]. Alain Finkielkraut est scandalisé par les réactions de la presse. Pour lui, le film ne montre pas l’humanité d’Hitler, mais « l’inhumanité sans pareil d’une volonté qui ne reconnaît pas le principe de réalité et qui, à chaque obstacle qu’elle rencontre, trépigne, éructe, et tue » [13].
Anne Hugot-Legoff est encore plus virulente. Elle émet trois critiques : « Premièrement, on ne parle pas de la Shoah, donc, c’est à démolir. On ne fait pas de cinéma sans demander l’imprimatur de Claude Lanzmann. C’est comme ça. Même si, en l’occurrence, la Shoah est hors sujet » [14]. Elle affirme ensuite que le film lui a beaucoup appris sur le sujet et qu’il ne tente pas d’excuser les Allemands. Au contraire, le réalisateur montre, selon elle, « le terrible travail du fanatisme » qui aboutit à la mort. « Ouvre les yeux, critique : ce qu’on te montre, c’est avant tout l’histoire d’une dinde, dont la parole ouvre le film comme elle le clôt ».
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[1] Frédéric STRAUSS, « Le monstre intime », in Télérama, 13 octobre 2004.
[2] Hans-Jürgen SYBERBERG, « La chute, film prêt à consommer », in Libération, 6 janvier 2005.
[3] Son texte a été publié à l’origine dans Die Zeit. Libération en a présenté quelques extraits. Bruno Ganz (l’interprète d’Hitler) s’est insurgé à plusieurs reprises contre les réactions de Wenders : « Je trouve ses arguments irrecevables. Je comprends qu’il exige une attitude morale de la part de ceux qui traitent ce sujet. Mais je n’accepte pas qu’il leur demande de mettre un point de vue moral dans chaque plan ». Cf. Bruno GANZ (propos recueillis par Odile QUIROT), « Moi, Adolf Hitler », in Le Nouvel Observateur, 23 décembre 2004.
[4] Pierre MURAT, « Terrifiante maladresse », in Télérama, 5 janvier 2005.
[5] « La chute », in Positif, n°527, janvier 2005.
[6] Marc FERRO (propos recueillis par Aurélien FERENCZI et Frédéric STRAUSS), « Un film sur Hitler sans le nazisme », in Télérama, 5 janvier 2005.
[7] Pascal MERIGEAU, « Goodbye Adolf ( ?) », in Le Nouvel Observateur, 6 janvier 2005.
[8] « La chute d’Olivier Hirschbiegel », in Cahiers du cinéma, n°597, janvier 2005.
[9] Jacques MANDELBAUM, « Une représentation de la mort des bourreaux », in Le Monde, 5 janvier 2005.
[10] Ganz a évoqué dans la presse certains incidents, qui n’ont pas favorisé la réception du film : « En Allemagne de l’Est, des néonazis ont crié « Heil Hitler » à la fin d’une projection : les spectateurs se sont mis en colère ». Cf. « Moi, Adolf Hitler », in Le Nouvel Observateur, 23 décembre 2004.
[11] Claude WEILL, « Faut-il brûler La chute ? », in Le Nouvel Observateur, 23 décembre 2004.
[12] Jacques MORICE, La chute : réalisme terrifiant », in Télérama, 5 janvier 2005.
[13] Alain FINKIELKRAUT (texte recueilli par Jacqueline ARTUS), in Le Nouvel Observateur, 27 janvier 2005.
[14] Anne HUGOT-LEGOFF, « Que fait la critique ? », in TéléObs, 3 février 2005.