3) La représentation du nazisme
Pour de nombreux critiques, La chute élude complètement le phénomène historique du nazisme. Il faut cependant dépasser la réduction événementielle pour apprécier l’historicisation du film. La séquence où les enfants des Goebbels sont assassinés par leur mère (qui a suscité tant de polémiques) prouve l’abnégation et le nihilisme des nazis. Le drame qui se produit dans cette famille symbolise parfaitement l’essence autodestructrice de l’idéologie hitlérienne. Pour le réalisateur, le geste de la mère montre « l’atrocité d’un système barbare et irrationnel. La façon dont elle donne la mort à ses enfants, si méthodique, si répétitive, apparaît comme une métaphore des crimes nazis contre des millions d’êtres humains en Europe et dans le monde, juifs et autres » [1].
Cette séquence est également une métaphore du totalitarisme nazi. Le national-socialisme renvoie à un pouvoir de type biologique, qui s’exerce politiquement et juridiquement sur la totalité des corps gouvernés. Lorsque le régime échoue, la vie qu’il réglementait n’a plus de raison de continuer. Cette logique aboutit à la mort des petits Goebbels, et aussi à la destruction programmée du peuple allemand, qui doit périr avec son Führer.
On ne relève par ailleurs aucune complaisance envers le régime. Dans une séquence, Hitler sort de son bunker et se retrouve dans le jardin de la chancellerie pour décorer de jeunes combattants. La scène est une reconstitution de la dernière apparition filmée d’Hitler (on voit d’ailleurs, dans un plan très bref, un jeune homme tenir une caméra). Les services de propagande ont pris soin de dissimuler la maladie du chef de l’Etat, en coupant les plans où l'on voyait sa main trembler dans son dos. Ces images sont connues des Allemands, car elles furent montrées dans un reportage diffusé sur Arte en 1997[2]. En filmant cette main qui tremble, Hirschbiegel dévoile la réalité que la propagande avait méticuleusement maquillée. Malheureusement, les journalistes ont préféré polémiquer sur des détails insipides (la mort des Goebbels, le refus de montrer le suicide d’Hitler) – plutôt que d’évoquer l’importance de ce passage, qui déconstruit explicitement la figure mythique du protagoniste[3].
Dans une autre séquence, un ancien soldat de la Grande Guerre tente de raisonner les enfants et les adolescents qui continuent de croire aveuglément au Führer. Tout l’intérêt de la représentation du siège de Berlin – intérêt qu’aucun article n’a relevé en France – est justement de montrer la disparité des comportements des civils. Certains Allemands continuent de croire en une victoire utopique[4], d’autres tentent seulement de survivre dans les ruines berlinoises, malgré les tirs d’artillerie et des conditions sanitaires déplorables.
Des critiques ont reproché au réalisateur de se focaliser sur l’atomisation du pouvoir hitlérien, sans évoquer un cadre événementiel plus large. Selon eux, La chute oublie de montrer que la nation allemande était, avant les derniers mois du régime, totalement fidèle à Hitler. Le peuple ne serait donc pas représenté comme un acteur primordial du nazisme, mais comme sa principale victime. Cependant, les plans qui décrivent la détresse de la population ne disculpent pas celle-ci. Au contraire, le film indique que le Führer et son peuple étaient liés dans une même communauté de destin, dissoute par la victoire des Alliés. Certes, les civils tentent de surmonter concrètement la situation, tandis que Hitler ne s’en remet qu’à des unités militaires décimées. Les Berlinois refusent de sombrer avec lui. Est-ce délivrer une vision amnésique de l’histoire ? Hirschbiegel n’aborde pas l’antisémitisme radical qui anime la population (contrairement à Soderbergh dans The Good German), mais il n’excuse jamais le peuple. Celui-ci paie son aveuglement et demeure responsable de ses souffrances. La thèse de la victimisation des Allemands, tant vilipendée dans la presse, n’est pas fondée. Le début et la fin de l'oeuvre sont encadrés par un entretien avec Traudl Junge, la secrétaire du dictateur. Les extraits exposent une sincère volonté de repentir. Cette dernière regrette de ne pas avoir perçu à temps le côté monstrueux d’Hitler. Comme beaucoup de ses compatriotes, elle a travaillé pour lui sans être convaincue par son idéologie. La gravité de ses choix et sa culpabilité ne font aucun doute.
La référence la plus explicite à l’Holocauste apparaît lorsque Hitler se confie à Speer : « Ma seule réussite c’est d’avoir combattu les juifs à visage découvert et d’avoir nettoyé l’espace vital allemand du venin juif ». Si la Shoah est peu évoquée, elle n’est pas non plus réfutée ! Le thème du film est simplement ailleurs. Mais peut-on parler du nazisme sans évoquer constamment la Solution finale ? C’est une évidence, à condition de ne pas tomber non plus dans une réhabilitation fallacieuse, piège que le réalisateur a su éviter. Ainsi, montrer l’enfer du siège de Berlin n’efface pas les crimes commis par les Allemands, et ne vient à aucun moment nuire à la mémoire de la Shoah.
Eichinger considère « qu'il est temps que nous racontions notre propre histoire, avec les moyens qui sont à notre disposition, et que nous ayons le courage de donner vie aux protagonistes de l'époque grâce au cinéma »[5]. Cette réappropriation discursive n’est-elle pas légitime ? A l’évidence, des arguments viennent réfuter cette démarche. Ce que les Allemands ont enduré semble bien futile par rapport à l’étendue de leurs crimes. Mais leur souffrance n’en demeure pas moins réelle. Montrer cette désolation est-il répréhensible ou indécent ? Une telle opinion est dangereuse. Le déséquilibre, dû à un excès de mémoire d’un côté et à une amnésie partielle de l’autre, risque de générer crispations et rancoeurs. La perpétuation de tabous peut menacer le souvenir de la Shoah. La normalisation d’un discours sur le nazisme alimente le moulin des antisémites, qui défendent l’idée d’une manipulation médiatique de la pensée par la communauté juive. On ne peut que regretter le manque d’argumentaires et la multiplication de lieux communs, qui ont empêché l’élaboration d’une controverse constructive. C’est à se demander si la presse est encore capable de susciter un espace de réflexion à la hauteur des exigences du présent.
Aurélien Portelli - avril 2007
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[1] Jean-Luc WACHTHAUSEN (propos recueillis par) « Il faut regarder Hitler en face », in Le Figaro, 4 janvier 2005.
[2] Le film battit tous les records d’audience de la chaîne en Allemagne, prouvant l’attrait du public pour le sujet.
[3] Le phénomène n’est pas nouveau. La critique française avait déliré, lors de la sortie de La liste de Schindler (Spielberg, 1993), sur la couleur rouge du manteau de la fillette. Michel Chion s’était insurgé contre ce type de pratique : « A partir du moment où l’on admet qu’on réalise un film de fiction avec des effets dramatiques (on peut l’admettre ou non), cette infime remarque devient aussi ridicule que d’énoncer : « Là, il y a une faute d’orthographe ». Cf. Jean-François HOUBEN, Feux croisés sur la critique, Paris, Editions du Cerf, Collection 7e Art, 1999, p. 103.
[4] De récentes découvertes révèlent cependant que les savants du Reich étaient sur le point d’acquérir la technologie nucléaire : cf. Rainer KARLSCH, Hitlers Bombe, Deutsche Verlags-Anstalt, 2005. Avec une telle arme à disposition, le conflit ne se serait sans doute pas terminé de la même manière pour les nazis…
[5] Cf. Bernd EICHINGER, in http://www.tfmdistribution.fr/lachute/coulisses_a.html.