2) La personnalité du Führer
Hormis quelques éclairs de pertinence, la plupart des articles restent au ras du sol. Les critiques comptabilisent les déformations historiques, regrettent que le réalisateur ne présente pas une analyse explicative des faits, et s’interrogent sur l’aspect pernicieux de ses intentions. Les auteurs du film ont donc dû se justifier à plusieurs reprises, en affirmant leur bonne foi et en prouvant la validité de leurs sources. Pourtant, La chute – contrairement à une œuvre comme Le soleil (Sokourov, 2006) qui tente de réhabiliter l’empereur Hirohito – ne propose pas de discours douteux.
Le scénario décrit les modes de vie et les sociabilités d’Hitler. La reconstitution du personnage par Bruno Ganz est remarquable. Les interprétations d’Alec Guinness (Les dix derniers jours d'Hitler, 1972) ou plus récemment de Robert Carlyle (Hitler, la naissance du mal, 2004) n’ont pu atteindre un tel degré de précision. Enfin – a-t-on envie de dire – Hitler s’exprime en allemand. Les documents dactylographiés et sonores que Ganz a consultés lui ont permis de reconstituer le plus fidèlement possible le rythme et la tonalité de la voix du dictateur[1]. L’acteur retranscrit brillamment la personnalité ambiguë d’Hitler. Dans la première séquence, par exemple, le chef d’Etat est charmant. Il s’adresse à sa secrétaire avec une extrême courtoisie. Bien que le débit soit rapide, sa voix reste basse et calme. Dans le bunker, Ganz dévoile au contraire l’aspect hystérique du Führer. Celui-ci apprend que Berlin subit l’artillerie russe et laisse éclater toute sa rage. Cette fois, sa voix est saccadée et sa gestuelle désordonnée.
Hormis ses accès de rage, le personnage est quasiment inexistant lorsqu’il n’est pas en représentation. C’est ce que Kershaw a implicitement démontré dans sa monumentale biographie[2] : l’homme privé s’efface peu à peu lorsqu’il met au point son personnage de Führer, jusqu’à disparaître quasiment quand il accède au pouvoir.
Le scénario aborde habilement la manière de gouverner d’Hitler, qui avait une foi inébranlable en ses capacités politiques et stratégiques. Incapable d’analyser la situation de manière cohérente ou de prendre des décisions réalistes, il s’invente dans son bunker des unités militaires fictives, attendant jusqu’au dernier moment une intervention de la Providence. Alors que Berlin est en flammes, Hitler évoque avec Speer la prochaine édification de Germania, la nouvelle capitale du Reich. Refusant de percevoir les véritables enjeux, il s’évade dans des rêves architecturaux grotesques.
Les victoires passées d’Hitler ont été savamment orchestrées par la propagande afin de construire le mythe de l’infaillibilité du Führer, auquel celui-ci finit d’ailleurs par adhérer. Cette croyance transparaît lorsque Hitler participe à la dernière réunion de son Etat-major. Le dictateur pense que ses généraux sont des lâches et des traîtres qui ont conduit le régime à sa perte. Le peuple, quant à lui, a été incapable d’être à la hauteur de ses ambitions. Le personnage ne reconnaît, à aucun moment, l’échec de sa politique hasardeuse. Il est dépeint, d’un bout à l’autre du film, comme un individu ignoble et méprisable, illuminé seulement par sa rage – contrairement à Hirohito dans Le soleil[3].
Les points de vue moraux des textes dénonçant « l’humanisation » d’Hitler sont inacceptables. Ceux-ci limitent le champ d’agir du « monstre » au seul registre de la monstruosité. Dire qu’Hitler n’était pas humain réduit les crimes nazis à une exception de l’histoire, rendue possible par des acteurs politiques opérant à l’extérieur de l’humanité. Le malentendu en devient presque risible. Le national-socialisme est l’oeuvre d’hommes et non de diables. L’humanité est capable des pires horreurs. Reléguer les nazis à des êtres inhumains disculpe trop facilement les bien-pensants. Au contraire, l’œuvre magistrale de Primo Levi nous dit que le nazisme révèle la honte d’être un « homme ». La honte d’appartenir à une espèce capable d’appliquer ou d’autoriser l’épuration raciale.
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[1] Ganz s’est soumis à un vaste travail de documentation : « J’ai beaucoup lu, des ouvrages sur la jeunesse d’Hitler, des livres de psychiatries sur Hitler comme patient, les souvenirs d’Albert Speer et ceux de l’aide de camp de Göring, qui était dans le bunker, et, bien sûr, la biographie de Fest ». Cf. Bruno GANZ, « Hitler se considérait comme un artiste », in Le Monde, 5 janvier 2005. Les recherches du producteur furent toutes aussi minutieuses : « Je suis d'autre part très sensible aux dialectes et je me suis rendu compte qu'il parlait un allemand mêlant un accent autrichien cultivé à un dialecte du sud de la Bavière, ce qui donne un son assez guttural et fait rouler les "r" - mais pas autant que dans ses discours publics ». Cf. Bernd EICHINGER, in http://www.tfmdistribution.fr/lachute/hitler.html.
[2] Ian KERSHAW, Hitler (1889-1936 : Hubris / 1936-1945 : Némésis), Paris, Flammarion, 2001.
[3] Nous partageons entièrement l’avis de Marie-Noëlle Tranchant : « On a fait au film le reproche d’humaniser le Führer au risque de le rendre sympathique. Il faudrait être dénué de tout jugement intellectuel et moral pour accorder sa sympathie à ce personnage de tyran déboussolé donnant des ordres à des armées qui n’existent plus, qui s’attendrit sur son chien et n’a que mépris pour les hommes ». cf. Marie-Noëlle TRANCHANT, « Drame shakespearien », in Le Figaro, 4 janvier 2005.