L’héritage (L’eredità Ferramonti, 1976) est une adaptation du roman éponyme de Gaetano Carlo Chelli. Qinze ans après La Viaccia (1961), Bolognini se penche de nouveau sur la société urbaine italienne des années 1880. Le style du réalisateur a évolué entre les deux films. Par exemple, il utilise fréquemment les travellings optiques (qu’il commence à employer systématiquement dès La grande bourgeoise, qu'il réalise en 1974). On remarque plusieurs similitudes scénaristiques entre ces oeuvres. Une succession représente l’élément déclencheur des deux narrations. Cependant l’histoire de L’héritage se déroule à Rome en 1880 (date indiquée par un carton au début du film), et non à Florence en 1885 comme dans La Viaccia. Il s’agit donc pour le cinéaste de revenir dans le temps afin d’évoquer les grands bouleversements que connaît la capitale de l’Italie, récemment constituée. Le film met également en scène un commerçant qui s’est enrichi. Cette fois, il ne s’agit plus d’un négociant en vin, mais d’un boulanger, Gregorio Ferramonti (Anthony Quinn) qui réunit sa famille dans son magasin à l’occasion de son départ à la retraite.
Le pré-générique illustre l’étonnante sévérité du personnage. Il réprimande un apprenti qui trouve une pièce sous la farine et la lui réclame sans condition, car tout ce qui se trouve dans sa boulangerie lui appartient. Il congédie brutalement tous ses employés en leur demandant de ne pas le saluer s’ils le rencontrent un jour. La séquence introduit magistralement le thème de l’altérité et de l’avidité de la classe moyenne, qui sera du centre du récit. Le père renie ensuite tous ses enfants. Mario (Fabio Testi) est un petit escroc qui a perdu de grosses sommes au jeu. Son père l’a trop souvent tirer d’affaire et décide désormais de l’abandonner à son sort. Sa part d’héritage, il l’a déjà obtenue. « Vole, crève… maintenant tu n’es plus mon fils ». Il reproche ensuite à Pipo (Gigi Proietti) son manque de courage et d’envergure. « Te donner de l’argent, c’est comme mettre une cravate à un cochon ». Son père lui tend une liasse de billets et lui dit de disparaître sur le champ. Grâce à l’argent, Pipo décide d’acheter une quincaillerie. Gregorio refuse enfin de donner à Teta (Adriana Asti), son unique fille, sa part d’héritage car elle a épousé Paolo Furlin (Paolo Bonacelli), un fonctionnaire qu’il déteste cordialement. Teta promet de ne pas se laisser déshérité et de porter l’affaire en justice. Rarement un début de film n’a abordé avec tant de virulence l’éclatement de la famille.
1) Rome : nouvelle capitale de l’Italie
Rome est présentée comme un grand chantier, qui permet à ses habitants – pour peu qu’ils aient de l’ambition – de faire rapidement fortune. Pipo, disposant d’abord d’un modeste héritage, voit sa quincaillerie prospérer de manière fulgurante. Il ne faut cependant pas être dupe. Les grands bouleversements économiques qui touchent l’Italie profitent seulement à la nouvelle classe dirigeante (représentée par le couple Furlin) qui s’est érigée à la suite de l’unification italienne, dont elle sait tirer profit.
La pluie s’abat très souvent sur Rome, que Bolognini filme de la même manière que Florence dans La Viaccia. La cité toscane perd sa fonction de capitale en 1871, et c’est désormais à Rome que réside le pouvoir politique. Bolognigni s’attarde peu sur les chefs-d’œuvre de l’architecture et la splendeur passée de la ville. Les édifices de la Renaissance ou de la période baroque sont exclus du champ, hormis quelques plans où l’on aperçoit certaines places ou le pont San Angelo, avec le château qui apparaît subrepticement à l’arrière-plan. Du reste, le pont est filmé avant tout pour évoquer l’endiguement du Tibre, symbole des grands travaux entrepris à cette période.
D’importantes restructurations urbaines modifient peu à peu le paysage de la cité, qui doit s’adapter aux exigences modernes. L’agrandissement des voies de circulation et les nouvelles avenues dégagées apparaissent souvent à l’écran, pour exprimer les récents aménagements de la ville. Les lieux de passage sont donc privilégiés, pour montrer que les personnages circulent sans arrêt dans une Rome en pleine effervescence.
Mais le réalisateur n’insiste pas non plus sur les nouveaux embellissements de la capitale. Il préfère la plupart du temps en montrer les coulisses (ce n’est pas un hasard si le film débute dans l’arrière- boutique de la boulangerie Ferramonti). Le cadrage des ruelles est très serré et révèle une atmosphère aussi sordide que les personnages et leurs nombreuses manigances. Ainsi, le réalisateur souligne avant tout la décomposition de la bourgeoisie romaine, qui connaît pourtant une époque prestigieuse. En témoigne la séquence qui se déroule au champ de course, où les bourgeois, vêtus de noir et filmés en plongée, semblent participer à une cérémonie funèbre.
L’évolution de Rome n’est pas perçue de la même manière par les protagonistes. L’existence du père Ferramonti est dénuée de plaisir. il vit en ermite et tolère de justesse sa domestique. Sa tenue vestimentaire, pas plus que ses modes de vie, n’indique l’importance de sa fortune. Gregorio appartient à la vieille génération. Il a commencé à travaillé en 1840, à une époque où le pouvoir était encore aux mains du haut-clergé. Pour lui, la ville n’appartient pas aux fonctionnaires, qu’il considère comme des gratte-papiers sans avenir, mais aux curés. Le personnage ne perçoit donc pas les mutations politiques qui bouleversent Rome dans la dernière partie du XIXe siècle, et encore moins les ouvertures économiques potentielles. Pour lui, la richesse ne vient qu’aux travailleurs acharnés, et non aux opportunistes qui savent activer les bons réseaux. Réfutant l’intérêt des sociabilités bourgeoises, il reproche ainsi à sa fille et son beau-fils de lécher les bottes des nantis, au lieu de besogner dur.
En revanche, Paolo, qui occupe un poste au ministère des travaux publics, sait que l’incidence du clergé dans la direction de la ville est très faible et que ses prérogatives politiques ne sont plus d’actualité. Pour lui, l’attitude de son beau-père ne fait aucun doute : « Il me déteste parce que je représente la nouvelle Italie », constituée par la caste montante des fonctionnaires de l’Etat, qui savent utiliser à leur avantage les rouages du système. Il représente donc l’homme nouveau, le bureaucrate obsédé par la réussite et prêt à toutes les malversations pour assurer son ascension sociale.
Pipo, quant à lui, ressemble à son père, du moins au début du film. il devient quincaillier – il reste donc commerçant – et pense que seul le labeur lui permettra de faire fortune. Il épouse Irene (Dominique Sanda), la fille des anciens propriétaires de la boutique, qui se propose de l’aider quelques temps. Contrairement à Pipo, la jeune femme a pris conscience des enjeux à venir et que le meilleur moyen de réussir est de pénétrer dans les hautes sphères économiques de la capitale. Irene conseille donc à son mari de prendre contact avec son beau-frère, afin d’obtenir des contrats sur les chantiers du Tibre. Pipo, moins subtil que son épouse, méprise Paolo et préfèrerait demander de l’aide aux « curetons » plutôt qu’à « cet espèce de nouvel italien ».
Irene compare les spectateurs du champ de course à une véritable cour. Les bourgeois sont les nouveaux maîtres de l’Italie et on pris la place qu’occupait anciennement la noblesse. Paolo écoute finalement sa femme et fréquente la haute société romaine, afin de se faire connaître et apprécier. Son intégration est néanmoins délicate. Une séquence le souligne clairement. Les personnages ont été conviés à une réception bourgeoise. L’opulence des décors et des tenues jurent par rapport à la scène précédente, qui montrait le père Feramonti absorbant sa soupe dans sa pauvre cuisine. Pipo, peu à l’aise au milieu de ces invités de marque, tente de participer à une conversation. « Pour moi, l’idée que le Tibre passe loin de Rome, comme un ennemi, me fait rire. Pour nous, romains, on touche pas au Tibre ! ». Son beau-frère apparaît subitement dans le champ et lui coupe la parole : « Notre arrivée, à nous autres italiens, c’est la fin de la Rome catholique ». Pipo manifeste son attachement pour le patrimoine romain, contrairement aux autres invités qui viennent des quatre coins de l’Italie. Paolo en est le parfait exemple. Il appartient à une classe libérale et anticléricale qui veut balayer le souvenir de la Rome des papes, et accéder au pouvoir en profitant des réformes instituées par la monarchie savoisienne.