L’arbre aux sabots expose la vie de plusieurs familles de paysans près de Bergame, à la fin du XIXe siècle. Ermanno Olmi évacue toute forme de sensationnalisme ou d’admiration béate pour traiter son sujet. La mise en scène et la photographie (qu’il dirige lui-même) privilégient plutôt la sobriété et un style parfois proche du documentaire, qui retranscrit admirablement la rusticité lombarde.
Olmi recherche l’authenticité. Ses personnages s’expriment par exemple en bergamasque. L’utilisation de ce dialecte est un acte de résistance. Sa fonction est de montrer qu’une structure langagière unit les acteurs non professionnels, choisis par le réalisateur, à leurs ancêtres, qu’ils sont chargés d’interpréter. Les mots et les figures linguistiques, intrinsèquement liées aux pratiques agraires et au territoire filmé par Olmi, symbolisent les vestiges d’une civilisation, en partie balayée par la mécanisation et l’industrialisation du Nord de L’Italie.
La tradition orale est le ciment de la communauté. Les histoires, racontées par le prêtre dans ses homélies ou par les anciens lors des veillées, permettent de conserver une mémoire séculaire, révélant ainsi toute la matérialité historique des campagnes. La fonction du grand-père est indispensable dans l’équilibre social décrit par le cinéaste, car c’est lui qui transmet à la nouvelle génération le savoir de la terre et les croyances qui leur sont liées. La spiritualité du film semble entièrement contenue dans la simplicité d’un « Notre Père ». La ferveur religieuse rythme ainsi le déroulement des saisons. Elle accompagne allégrement les moments de réunions nocturnes. Dans une séquence, les personnages forment un cercle et écoutent des chansons, avant de dire le chapelet, instant solennel auquel tous participent. La prière, principale forme de piété des paysans, occupe le même statut que la gestualité agricole. L’une et l’autre évoquent ainsi le rite – c’est-à-dire l’acte de répétition – qui encadre la vie professionnelle ou domestique.
Par conséquent, le portrait du clergé ne peut être négatif, puisqu’il est présenté comme le gardien de l’homogénéité sociale des protagonistes. Dans Novecento – fresque monumentale réalisée par Bernardo Bertolucci sur la paysannerie d'Emilie-Romagne – l’Eglise ne sert que les intérêts bourgeois. Elle demeure un instrument d’oppression qu’exercent les patrons sur leurs métayers. A l’inverse, le prêtre de L’arbre aux sabots ne veut en aucun cas maintenir ses paroissiens dans l’ignorance et la pauvreté. Il les pousse notamment à continuer de scolariser leurs enfants, afin de rompre l’inéluctabilité de la misère.
Olmi évacue cependant toute forme de misérabilisme. Les paysans assument entièrement la précarité de leur existence. Ils semblent vivre dans un univers clos et sont détachés des mouvements sociaux qui commencent à agiter les campagnes italiennes à cette époque. Les personnages diffèrent sur ce point par rapport à ceux de Novecento, qui revendiquent de meilleures conditions de travail et s’insurgent contre la tyrannie patronale. L’arbre aux sabots ne réactive aucune querelle partisane. La seule dimension idéologique de l’œuvre est de défendre la culturalité rurale. La séquence où les paysans tuent le cochon le démontre parfaitement. On remarque une scène similaire (bien que beaucoup plus courte) dans le film de Bertolucci. Mais celle-ci revêt immédiatement une portée politique qui est absente chez Olmi. En effet, après la mort de la bête, Olmo (Gérard Depardieu) montre une feuille de journal imprimée par les socialistes et redonne courage aux camardes, persécutés par les chemises noires. Rien de tel dans L’arbre aux sabots, où il s’agit seulement de filmer l’acte pour montrer son importance communautaire.
Olmi essaie ainsi de saisir l’essence de la ruralité à travers une reconstitution minutieuse des travaux agricoles. Le labeur représente donc la matrice de la narration, que le réalisateur enregistre et tente de conserver pour témoigner de l’épaisseur d’une tradition extrêmement fragile. Olmi est sensible au danger qui menace la paysannerie lombarde. Il a d’ailleurs exprimé dans un entretien[1] l’existence d’une « honte » d’appartenir à ce monde. Il dénonce ainsi le discours de certains intellectuels, qui ont interprété le départ des paysans pour l’usine comme un moyen d’échapper à un milieu vergogneux. On comprend dès lors sa démarche, qui tente de valoriser la culture et les sociabilités rurales, non pas en les opposant à une quelconque forme d’urbanité – le propos du cinéaste ne s’inscrit pas dans une dialectique ville-campagne – mais en révélant simplement un mode de vie légitime, profondément enraciné dans le patrimoine bergamasque.
Aurélien Portelli - avril 2007
(La revue du cinéma, hors-série n°2, mai-juin 2007, pp. 68-69)
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Cf. Lorenzo CODELLI et Paul-Louis THIRARD, « Entretien avec Ermanno Olmi », in Positif, n°210, septembre 1978, p. 17.