3) Une critique du fascisme bien tardive
Le préfet finit par arrêter les membres de la haute société palermitaine qui soutient la mafia depuis des années. Le procès est retentissant. Le procureur pense que cette initiative ne sera pas appréciée à Rome. Pour lui, « Peut-être qu’au fond le gouvernement préfère les gros titres sur les journaux à une action concrète et définitive ». Les véritables motivations du régime apparaissent enfin. Le film met au jour la veulerie des dirigeants fascistes, qui souhaitent seulement soulever la poussière qui recouvre la Sicile, sans pour autant nettoyer celle-ci des mafieux.
Les prérogatives concédées à Mori ne semblent donc pas illimitées, contrairement à ce qu’il pense. Cent jours à Palerme décrit une situation semblable. Lors d’une entrevue, le capitaine Fontana (Stefano Satta Flores) s’interroge sur les véritables pouvoirs qui ont été conférés à Dalla Chiesa. Le subordonné du préfet ne pense pas que son action soit comparable à celle qu’il a mené contre le terrorisme. Pour lui, une lutte totale contre les Brigades rouges a été engagée car ces derniers représentaient une menace directe pour l'Etat, tandis que le pouvoir officiel et la mafia sont intimement liés à Palerme. Mori rencontre les mêmes difficultés que Dalla Chiesa lorsqu’il s’attaque au sommet de la hiérarchie mafieuse.Il découvre que les fascistes et le pouvoir local sont inséparables en Sicile. L’efficacité et les bonnes intentions du fascisme sont profondément remises en cause. Le préfet parvient à remonter jusqu’au député et au ministre de l’intérieur lui-même. Les terrains acquis par les mafieux ont été légués à l’honorable élu, qui les a vendus à l’Etat pour construire un aéroport ainsi que la nouvelle maison du parti. Mori comprend que sa mission appartenait en fait à une stratégie plus globale d’implantation du fascisme en Sicile. L’Etat a par conséquent profité secrètement des réseaux mafieux pour renforcer son autorité sur le peuple.
Mori reçoit les honneurs lors de l’inauguration de la maison du parti. Mais ce dernier sait que « La plaie reste ouverte » et que Cosa Nostra n’a pas été entièrement éradiquée en Sicile. Selon Lupo : « Il y a deux thèses opposées. Selon l’une, Mori aurait anéanti la mafia, qui n’allait renaître qu’en 1943, toute armée, comme Athéna sortant de la tête de Zeus. D’autres soutiennent que le préfet fut stoppé au moment où il allait arriver en haut, ou encore que l’action ne fut dirigée que contre les petits délinquants, selon uen logique de classe »[7]. Le film privilégie donc la seconde hypothèse, à l’instar de l’ouvrage de M.-A. Matard-Bonucci : « Que la fascisme n’ai pas réussi à détruire la mafia est une évidence. La reconstitution rapide des circuits mafieux à la libération, la continuité du pouvoir de certaines cosches de part et d’autre de vingt années fascistes suffisent à la démontrer »[8], même si le régime est parvenu à donner un coup dur aux familles et à adopter de nouvelles stratégies pour échapper à la répression organisée par le préfet de fer.
Sur ce point, le film semble donc rester fidèle à l’histoire, contrairement au personnage de Mori, qui utilisa dans la réalité des méthodes proprement fascistes pour éradiquer la mafia : « Prises d’otages, déportations, et dans certains cas, vraisemblablement recours à la torture, le préfet Mori ne lésina pas sur la brutalité des moyens, se révélant parfaitement à son aise dans le contexte policier de construction de l’Etat totalitaire »[9]. À l'inverse du discours de l’œuvre de Squitieri, Mori fut l’apôtre du régime fasciste, et non le représentant d’une entité étatique qu’il voulait neutre : « Cesare Mori se proclamait volontiers fasciste et participa sans rechigner aux grandes batailles politiques du régime. Toutefois, ses choix politiques procédaient moins, à l’évidence, d’une adhésion au principe idéologique de la révolution fasciste que d’un credo dans l’affirmation d’un Etat fort »[10]. L’affaire Mori décrit un personnage autoritaire tout en étant défascisé, ce qui a l’avantage d’offrir un modèle d’intégrité et de réussite (même partielle), que l’administration italienne est loin de pouvoir offrir dans les années 1970. Le préfet Mori incarnerait dès lors une alternative pour une nation qui, à l’instar du personnage joué par Claudia Cardinale, a perdu sa croyance en la compétence de l'Etat.
Aurélien Portelli - octobre 2006
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7] Salvatore LUPO, Histoire de la mafia des origines à nos jours, Paris, Flammarion, 1999, 398 p., p. 231.
[8] Marie-Anne MATARD-BONUCCI, Histoire de la mafia, op. cit., p. 168-169.
[9] Marie-Anne MATARD-BONUCCI, Histoire de la mafia, op. cit., p. 152.
[10] Marie-Anne MATARD-BONUCCI, Histoire de la mafia, op. cit., p. 157-158.