2) « Ou bien, ou bien … »
Plusieurs effets pervers se dégagent du film. Premièrement, Cesare Mori n’est pas présenté comme un fasciste. Alors qu’il se trouve encore dans le train le menant à Palerme, un fonctionnaire fait une rapide référence à sa dureté, quelques années plus tôt, face aux chemises noires. L’histoire donne raison au scénario. En effet, « En février 1921, Mori est nommé préfet de Bologne, au moment même où l’Etat commence à être ébranlé par les assauts des premières troupes squadristes. Sa détermination à imposer le respect de la loi ne se démentit pas et sa fermeté à l’égard des chemises noires lui vaudra d’être considéré avec suspicion par les fascistes les plus intransigeants pendant toute sa carrière »[2].Dans une séquence, le député fasciste de Palerme rend visite au préfet et lui affirme qu’il peut compter sur l’appui total de ses hommes. L’élu offre ensuite l’insigne du parti à Mori, car celui-ci ne l’avait pas à son arrivée. Le préfet lui répond alors qu’on peut être fasciste sans pour autant porter d’insigne. Tout indique, dans le film, que le protagoniste n’est évidemment pas un partisan, aussi discret soit-il, de l’idéologie mussolinienne et qu’il se considère en fait comme le représentant neutre du pouvoir exécutif. L'illusion est énorme : le serviteur d’un Etat fasciste est indubitablement subordonné aux orientations et aux pratiques politiques suscitées par un régime coercitif dont la brutalité n’est plus à démontrer. En témoignent les moyens barbares employés durant l’affaire Matteotti, dont les conséquences permirent au Duce d’instaurer la dictature.
Deuxièmement, le film insiste sur les exactions des mafieux, en occultant justement celles des fascistes. Mori visite une ferme isolée où une famille de paysans a été assassinée par des membres de l’Honorable société. Un carabinier, impressionné par ce carnage, court vomir à l’extérieur de la maison. Le préfet découvre le cadavre d’une femme, qui est allongé sur la paille. Sa jupe est retroussée et son chemisier arraché dévoile sa poitrine. Une jeune fille, ayant subi le même sort, gît contre un mur. La mafia a recours au meurtre et au viol, tandis que Mori adopte des mesures certes sévères, mais qui visent seulement les criminels siciliens, et non des innocents. Le préfet use de son arbitraire seulement pour servir une justice « défascisée ».
On imagine dès lors dans quel camp se place le spectateur : c’est-à-dire celui du fascisme et de la légitimation de la force autoritaire. Cette situation inconfortable est comparable à celle que décrit Serge Daney dans son article Anti-Rétro, à propos de Portier de nuit : « Entre Hans, le néo-nazi en mal de recyclage social, et Max, l’ex-nazi qui accepte – assez romantiquement – d’en mourir, le spectateur ne peut pas ne pas choisir. Il sera (qu’il le sache ou non importe peu) avec celui qui s’assume comme nazi et se retrouve comme Homme (Max), contre celui qui se refoule en tant que nazi et n’a donc toujours rien d’humain (Hans) »[3]. Selon Daney, la construction du film laisse le choix entre le moins mauvais des deux personnages. « Choisir entre deux présidents, deux réponses, deux noms, deux lessives, c’est toujours le même ou bien/ou bien. C’est toujours oublier qu’on peut choisir entre ces termes là, en exiger d’autres, plus justes, plus conformes à ses intérêts »[4].
Cette impression est accentuée lors de la séquence spectaculaire de l’attaque du village par les carabiniers. Celle-ci est plus dynamique que les scènes précédentes. La musique d’Ennio Morricone renforce le rythme très soutenu du montage. Les plans insistent sur l’importance des moyens mis en oeuvre et sur l’impuissance des brigands, qui opposent une faible résistance aux forces de l’ordre. La brutalité de ces arrestations provoque une certaine jouissance chez le spectateur, qui doit se rendre à l’évidence sur l’efficacité des méthodes entreprises sous le fascisme. On imagine facilement l’effet de ce genre de réalisation à une époque où le gouvernement est incapable de résoudre les problèmes sociaux et politiques que connaît l’Italie.
Sur ce point, il est intéressant de confronter L’affaire Mori à Cent jours à Palerme, film réalisé par Giuseppe Ferrara en 1984, qui raconte la lutte du Général Carlo Dalla Chiesa (Lino Ventura) contre la mafia, de sa nomination à la préfecture palermitaine en mai 1982 jusqu’à son assassinat au début du mois de septembre. L’œuvre entretient de nombreuses analogies avec celle de Squitieri. Tout comme son homologue, le général s’est distingué par des actions d’éclats avant de devenir préfet, en s’opposant notamment aux Brigades rouges. Il souhaite également réaffirmer le pouvoir de l’Etat, qui semble encore plus amoindri en Sicile à cette période que dans les années 1920.
En effet, l’Honorable société s’est considérablement renforcée depuis le fascisme. Ses cadres structurels et la nature de ses activités ont été réformés en partie par Lucky Luciano (contraint de quitter le territoire des Etats-Unis en 1946, il s’installe à Naples l’année suivante). Ses ramifications dépassent les limites de la Méditerranée et détient de solides relations avec le crime organisé new- yorkais, ce qui n’était pas le cas avant la Seconde Guerre mondiale, d'après le repenti Antonino Calderone[5]. Les membres de Cosa Nostra sont ainsi devenus des hommes d’affaire et se sont enrichis grâce au commerce de stupéfiants. Les conditions de vie du peuple sicilien restent précaires. Une courte séquence le démontre dans le film de Ferrara. Le général se rend à la préfecture en taxi et découvre, à un feu rouge, la réalité de la misère à Palerme. Des enfants viennent taper à la vitre du véhicule pour vendre des chapelets d’ail qu’ils ont autour du cou[6].
Dalla Chiesa est animé par une même détermination que Mori, et adopte des orientations similaires, en lançant notamment une campagne d’information pour sensibiliser les siciliens et leur redonner confiance en la justice et l’ordre. Les deux films se différencient cependant lorsqu’il s’agit de montrer l’efficacité de chaque préfet. La progression de l’enquête menée par Dalla Chiesa est laborieuse et aboutit finalement a son élimination. L’Etat qu’il représente semble incapable de mettre en oeuvre des mesures efficaces contre les criminels. Au contraire Mori, (même s’il affronte une organisation moins puissante que celle des années 1980) ordonne une répression de vaste ampleur, parvient à multiplier les arrestations et à expulser les mafieux de Sicile. L’autoritarisme fasciste réussit par conséquent à enrayer les mécanismes de Cosa Nostra. La démocratie, quant à elle, échoue dans son combat contre le crime organisé, révélant ainsi ses faiblesses au grand jour. L’éloge de la lutte antimafia sous le fascisme est néanmoins nuancé dans le dernier tiers du film.
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[2] Marie-Anne MATARD-BONUCCI, Histoire de la mafia, Paris, op. cit., p. 148.
[3] Serge DANEY, « Anti-rétro (suite) », in Cahiers du cinéma, n°253, octobre-novembre 1974, p. 31.
[4] Serge DANEY, « Anti-rétro (suite) », op. cit., p. 32.
[5] Cf. Pino ARLACCHI, Les hommes du déshonneur, La stupéfiante confession du repenti Antonino Calderone, Paris, Albin Michel, 1992, 342 p.
[6] La séquence rappelle celle où Guerrino (Alessandro Bruzzese) est obligé, dans Eugenio (Comencini, 1980), de vendre des mouchoirs aux automobilistes pour rapporter de l’argent à son père, qui le martyrise.