L’affaire Mori, réalisé en 1977 par Pasquale Squitieri, relate un épisode célèbre de l’histoire de la lutte antimafia. Cesare Mori (Giuliano Gemma) est nommé, en novembre 1925, préfet de Palerme par Mussolini. A son arrivée, la mafia règne sur la Sicile et maintient la population dans la terreur. L'oeuvre semble suivre la série des films italiens qui désacralise l’Honorable société. L’affaire Mori est donc à l’opposé de la vision romantique de la mafia que proposent, à l’époque, des réalisations comme Le parrain (F. F. Coppola, 1972).Par ailleurs, la déliquescence des pouvoirs publics en Sicile dans L’affaire Mori reflète indubitablement le contexte politique de l’Italie des années 1970. Aussi, les cinéastes revisitent-ils l’histoire de leur pays pour tenter de comprendre l’origine des problèmes sociaux responsables de l'atomisation de la nation transalpine.
1) Réaffirmer l’autorité de l’Etat en Sicile
L’Etat n’entreprend, jusqu'à l'arrivée de Mori, aucune action pour diminuer la précarité des Siciliens. Une séquence le souligne clairement : après avoir abattu un mafieux, Mori s’adresse à Anna Torrisi (Claudia Cardinale), l'épouse d'un bandit, et lui annonce avec fierté que l’Etat les a libérés de la peur. Anna lui répond avec colère que celui-ci ferait mieux de les « libérer de la misère ». L’affaire Mori rejoint ainsi les nombreux films italiens qui décrivent la paupérisation du Mezzogiorno, tels que La terre tremble (Luchino Visconti, 1948), Le Christ s’est arrêté à Eboli (Francesco Rosi, 1979) et plus récemment Tornando a casa (Vincenzo Marra, 2001).
Le personnage interprété par Claudia Cardinale symbolise cette pauvreté. Sa vie a été terrible : elle a été enlevée par un brigand, qui l’a mariée ensuite de force à un autre criminel. Ce dernier n’a pu améliorer ses conditions de vie. En effet, elle porte des haillons et son enfant est obligé d’aller travailler à la mine. Anna garde pourtant sa fierté et refuse le linge et les médicaments que le préfet lui envoie.
Ce dernier lui demande pour quelles raisons les habitants l’appellent « le Piémontais ». Ce surnom l’étonne car il n’est pas originaire de cette région d’Italie. Anna lui répond : « Nous appelons piémontais tous nos ennemis ». Cette référence à « l’expédition des Mille », durant laquelle Garibaldi rattacha en 1860 le Sud de l’Italie au royaume de Victor-Emmanuel II, démontre qu’une partie de la population sicilienne réfute son héritage risorgimental. La paysanne condamne le pouvoir central romain, en l’assimilant à l’ancienne administration piémontaise, qui fut à l’origine de l’Unité italienne.
La Sicile est donc représentée comme un territoire échappant à l’autorité étatique. Dès son arrivée au palais de la préfecture de Palerme, Mori établit le récapitulatif des crimes mafieux qui se sont déroulés pendant l’année, et annonce son objectif de changer la mentalité des Siciliens. Ces derniers devront désormais s’adresser à l’Etat pour recevoir la justice, et non à la mafia.
Le préfet est présenté comme un fonctionnaire zélé et intègre. C’est un homme d’action et non un bureaucrate qui dirige l’Italie depuis la capitale. Mori a été abandonné lorsqu’il était enfant. Sans l’Etat, il n’aurait pas pu progresser socialement et occuper un haut poste dans l’administration italienne. Il conçoit donc l’entité étatique dans un rapport de transcendance, dont les intérêts sont bien supérieurs à ceux de la famille (il se sent d’ailleurs investi par une mission qui le dépasse). Ainsi, il n’est pas étonnant que Mori n’entretienne aucun rapport avec le catholicisme durant le film. La seule religion qu'il adopte est de servir consciencieusement l’Etat.
La stratégie du préfet repose sur trois fondements : premièrement éradiquer promptement la mafia en multipliant le nombre des arrestations, deuxièmement sensibiliser les forces de l’ordre et les magistrats pour que ces derniers prennent des mesures adéquates, troisièmement lutter contre la misère en Sicile. En effet, pour Mori, le banditisme résulte des conditions de vie alarmantes du peuple, et en particulier de l’analphabétisme et des ravages provoqués par la malaria. Il demande donc à un médecin d’organiser rapidement la distribution de médicaments dans les campagnes.
Ses résolutions engendrent malgré lui un désordre social, qui déplait fortement aux latifundistes. Dans une séquence, deux aristocrates traversent Palerme en voiture et rencontrent un prêtre. Celui-ci leur annonce que les paysans sont en grève car ils se sentent soutenus par leur préfet. Le clerc est filmé en plongée, tandis que les membres de l’élite locale sont assis sur les sièges surélevés du véhicule. La composition du plan indique que le clergé est aux ordres de l’élite locale, qui l’utilise comme un moyen de surveiller et de contrôler le peuple.
Les méthodes du préfet sont radicales. Il n’hésite pas à intervenir sur le terrain et à s’attaquer directement aux criminels. Mori ordonne aux forces de l’ordre d’assiéger un village, afin de déloger les brigands qui s’y dissimulent depuis des années. Les carabiniers pénètrent dans une maison et localisent un souterrain où les hors-la-loi se sont réfugiés. Mori décide de descendre lui-même dans la galerie. La symbolique est évidente. Pour la première fois, le pouvoir étatique pénètre dans les bas- fonds de la société insulaire pour vaincre le mal à la racine et instaurer l’ordre en profondeur.
Les procédés extrêmes de Mori étaient déjà célèbres avant qu’il ne devienne préfet de Palerme. En effet, selon M.-A. Matard-Bonucci, « Il se distingue dans la lutte contre le brigandage, en pleine expansion pendant la guerre, expérimentant des méthodes de répression drastiques, décrétant l’état de siège de régions entières, faisant pression sur la population, stratégie qu’il utilisera de façon systématique sous le fascisme. La fermeté dont il fait preuve à l’égard des luttes de la paysannerie lui attire, dès ce premier long séjour insulaire, la reconnaissance des propriétaires terriens. Nommé préfet de police à Turin, à la fin de l’année 1917, il fait preuve d’une intransigeance de fer à l’égard des socialistes, intransigeance dont il ne se départit pas lorsque, préfet de police à Rome, il fait réprimer dans le sang, en mai 1920, une manifestation d’étudiants nationalistes et dalmates qui entendait commémorer le cinquième anniversaire de l’entrée en guerre de l’Italie »[1].
Le film dresse par conséquent un portrait édulcoré de Mori, qui fait l’impasse sur les actes violents qu’il a pu commettre au cours de sa carrière. Dans le film, ses représailles ne visent que des criminels endurcis, et non des paysans, comme ce fut le cas dans la réalité. Il faut, par la même occasion, réévaluer les rapports ambigus qu’il entretient avec le fascisme, que les scénaristes ont choisi de déformer pour plusieurs raisons.
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[1] Marie-Anne MATARD-BONUCCI, Histoire de la mafia, Paris, Editions Complexe, 1994, 316 p., p.145-146.