Le seigneur Shingen Takeda est grièvement blessé lors du siège du château de Noda, en 1573. Pour empêcher que des querelles n’atomisent son clan, il demande à son entourage de cacher sa mort imminente. Par chance, ses généraux ont capturé un voleur, qui est le parfait sosie de leur maître. C’est donc à ce dernier qu’incombe la difficile tâche de remplacer le défunt durant trois longues années.
1) De la supériorité du cinéma japonais
Kagemusha permet de reconstruire fidèlement les stratégies politiques du Japon féodal. Les films de samouraïs de Kurosawa sont ainsi à l’opposé d’un grand nombre de réalisations européennes ou américaines abordant cette période. Notre cinéma, héritier d’une historiographie aussi simpliste qu’éculée, échappe difficilement aux imaginaires qui circulent en Occident depuis le XVIe siècle. Le preux chevalier, l’inquisiteur malveillant et le paysan crevant de misère, voilà tout ce que la plupart des réalisateurs – hormis des grandes figures comme Eisenstein, qui dépassent cette imagerie superficielle – ont retenu d’une époque que seuls les ignorants qualifient encore d’obscure. Ces représentations, bien qu’accablantes, demeurent vivaces et n’en finissent pas d’amuser les médiévistes.
Rien de tout cela au Japon, et encore moins chez Kurosawa. Celui-ci n’aborde pas l’ère féodale pour offrir à ses narrations un cadre exotique, propice à l’aventure et la romance. Le cinéaste explore les coulisses du pouvoir sans jamais se limiter non plus à un exposé biographique. Il recherche plutôt à comprendre les couches historiques qui se sont accumulées durant des siècles, tels des sédiments, et sur lesquelles s’est érigée la société nippone d’Après-guerre. Les reconstructions historiques du cinéaste fonctionnent grâce à ce jeu de miroir, qui met en présence une image dédoublée, renvoyant l’homme contemporain face à son homologue médiéval.
2) L’ombre du guerrier comme légitimité politique
Kurosawa ne filme pas les distractions du palais. Le pouvoir s’emble s’exercer dans un lieu vidé de tout plaisir, où seuls demeurent des devoirs astreignants, imposés par les impératifs de la représentation politique. La légitimité de l’autorité vassalique repose sur la manipulation de la mémoire de Shingen. Tout le film se fonde ainsi sur le principe du simulacre. Le pauvre voleur est un objet que les conseillers exhibent pour respecter les dernières volontés de leur maître et surtout maintenir leur hégémonie sur le fief. Cette direction collégiale se substitue à la charge seigneuriale, qui est désormais un leurre, une ombre manipulée par les nouveaux dépositaires du pouvoir. Mais la comédie demeure indispensable, car c’est elle qui permet à la structure politique de subsister face aux problèmes de succession ou aux pressions militaires des ennemis.
Le peuple, quant à lui, est absent de la narration. On aperçoit seulement quelques paysans lors des funérailles de Shingen, qui restent symboliquement à l’extérieur du château. Le pouvoir féodal, tel que l’analyse Kurosawa, s’exerce loin des gouvernés, dont nul ne se préoccupe. C’est la maîtrise du territoire qui obsède les vassaux, jamais le devenir des administrés.
Le scénario réussit un parfait décentrement par rapport à la figure emblématique du maître dès que les intérêts privés sont menacés, et en premier lieu ceux de Katsuyori Takeda, l’héritier révoqué par Shingen. Les opinions commencent à diverger et le jeu complexe des rivalités révèle l’homogénéité fictive du clan. L’hybris s’empare rapidement des personnages. Katsuyori veut dépasser la légende de son géniteur et marquer de son empreinte l’histoire du fief. Le voleur, enivré par son rôle, adopte un comportement encore moins pondéré. L’interprétation de Tatsuya Nakadai – qui incarne à la fois Shingen et Kagemusha – est remarquable. C’est par la détermination de son regard qu’il parvient à montrer son implication dans la mission qui lui a été confiée. Aussi, sa personnalité se désagrège-t- elle peu à peu. Surveillé jusque dans son sommeil, il n’échappe à aucun moment à ses geôliers. Le processus de mimétisme engage donc naturellement l’ombre à se substituer à la lumière. Mais celui qui peut berner les hommes ne peut tromper les bêtes, et le double est ironiquement démasqué par le cheval de Shingen, qui le fait tomber à terre sans difficulté. La séquence est primordiale : elle dévoile l’orgueil du voleur, qui pensait absorber le génie du maître en se contentant de singer son personnage.
Kagemusha prend dès lors l’aspect d’une véritable tragédie grecque, au centre de laquelle s’exerce une démesure qui condamne à l’échec les idéaux et les rêves de domination des protagonistes. La morale du film se présente sous la forme d’un avertissement : c’est en franchissant les limites imposées par la circonspection que les guerriers – malgré leur détermination et leur courage – signent leur perte.
Aurélien Portelli - mars 2007