Parmi les films de la première période de Jean Gabin (1928-1939), Gueule d’amour (1937) de Jean Grémillon est un peu éclipsé par les œuvres de Renoir, Carné et Duvivier. On ne pourrait cependant se suffire d’un jugement si hâtif. Car dès les premiers plans de Gueule d’amour, on est frappé par la très belle gestion de la lumière, signée Günther Rittau, qui a tout de même codirigé la photographie des Nibelungen et de Metropolis. L’excellent scénario de Charles Spaak est quant à lui construit autour d’un thème très simple. La disparition de la sensualité d’un homme. Gabin, qui ne s’égare jamais dans le jeu des contradictions imposé par son personnage, s’impose à l’écran avec son visage poupin et son charisme, qui se désagrège rapidement à la suite d’une bien mauvaise rencontre. Lucien Bourrache est un spahi, que tous surnomment « Gueule d’amour ». Il faut dire que le sous-officier fait tourner la tête de toutes les femmes qu’il croise. Tandis qu’il se rend sur la Côte d’azur pour toucher l’héritage de sa tante, il fait la connaissance de Madeleine, la femme qui causera sa ruine.
L’histoire d’amour est traitée comme un ensorcellement. Gueule d’amour perd son pouvoir de séduction en étant littéralement dépolarisé par Madeleine, la vampiresse symbolique. L’arrogant spahi devient un enfant entre les mains de sa maîtresse. La voix de Gabin s’adoucit peu à peu et révèle toute la faiblesse qui s’empare de lui.
Lucien abandonne l’armée pour retrouver Madeleine. Lorsqu’il se promène avec elle dans un parc, il est habillé en civil et semble avoir perdu sa prestance. A l’inverse, la jeune femme est éclatante de beauté. Elle n’a absolument pas changé. Sa veste blanche rappelle d’ailleurs la couleur du manteau qu’elle portait le jour où elle a rencontré Lucien. Il s’agit en fait d’un leurre, car derrière l’innocence de la colombe se cache une âme corrompue. Les apparences son trompeuses, et Lucien ne voit rien venir.
On remarque un beau travelling, lorsque le protagoniste sort de l’appartement de sa compagne, après avoir été reconduit par la mère de celle-ci – une vieille hypocrite entretenue par le riche protecteur de sa fille. On voit l’ombre de Lucien se profiler sur les affiches. Gueule d’amour n’est plus qu’un souvenir. Une image lointaine, qui longe les murs.
Grémillon dépeint par la même occasion le portrait de la médiocrité humaine, représentée par Madeleine, perdue dans les mondanités et les faux-semblants. Lucien comprend trop tard – il est déjà détruit – que les appétits bourgeois de sa maîtresse sont intarissables. Mais c’est lorsque défilent les spahis qu’il prend véritablement conscience de sa déchéance. Une nouvelle fois, Grémillon filme les ombres, celles des soldats, projetées sur les pavés. Ce sont les ombres du passé qui ressurgissent, symboles d’une gloire à jamais disparue.
Après le prestige de l’uniforme, l’élégance du beau costume, Lucien (qui a perdu l’éclat de sa jeunesse) porte la tenue d’un modeste gargotier. C’est dans son bar que Madeleine réapparaît. Cette fois, elle est plongée dans le noir. On ne distingue plus désormais que sa silhouette, alors qu’elle était nimbée de lumière durant tout le film. Pour Lucien, l’astre a perdu sa luminosité. Le drame final se déroule ainsi dans une obscurité presque totale. Les menaces de l’enchanteresse poussent à bout l’ange déchu, aveuglé une dernière fois par son désir. Origine même de sa malédiction.
Aurélien Portelli - avril 2007