French beauty, réalisé par John B. Root en 2002, dépasse les codifications du cinéma pornographique. La teneur du scénario détonne ainsi par rapport aux films X traditionnels, qui se caractérisent d’habitude par une histoire d’une pauvreté accablante. Une journaliste hongroise (interprétée par Loulou) mène une enquête sur le milieu de la prostitution. Elle rencontre un proxénète, Jacques Etienne (Hervé Pierre Gustave), qui lui raconte comment l’arrivée de Sweety (Mathilda) dans sa famille a bouleversé le destin de ses membres. La journaliste, intriguée, décide alors de s’entretenir avec Jacqueline (Jennifer Loca), l’ex-épouse de Jacques ainsi que leurs enfants, Bénédicte (Ally Mac Tyana) et Stéphane (Greg Centauro), pour découvrir la personnalité et les motivations de la mystérieuse jeune femme.
D’emblée, on est surpris par le nombre réduit de scènes « hard ». Le réalisateur préfère développer une histoire consistante plutôt que d’enchaîner des plans de sexe à répétition. Les scènes pornos, quant à elles, ne se détachent pas de la diégèse et constituent des unités inséparables du matériau filmique. Les situations, très souvent burlesques, ne représentent donc pas des prétextes pour amener la monstration de l’acte sous toutes ses coutures.
La psychologie des personnages n’a pas été laissée en friche. La bande-son, accompagnée d’une musique kitch, ne se résume pas non plus à des vociférations et à des gémissements langoureux. Les dialogues sont nombreux et les acteurs les plus confirmés, tels que Hervé Pierre Gustave, n’hésitent pas à improviser et à s’écarter du script initial. Evidement, les interprètes balbutient parfois et n’évitent pas toujours de tomber dans le cabotinage (malgré la précision des répétitions imposées par John B. Root). Mais les dérapages importent peu. En effet, il faut avant tout célébrer la performance des acteurs qui ont dû, en seulement six jours de tournage, jouer la comédie (ce qui, pour certains, était assez nouveau) tout en réalisant des séquences pornographiques parfois difficiles.
Le montage est rythmé par une série de flash-back, qui permettent de découvrir graduellement le personnage de Sweety. La progression narrative, qui s’articule autour des entretiens réalisés par la journaliste, se réfère d’ailleurs à celle de Citizen Kane. La photographie surprend le spectateur à juste titre. Par exemple, lors de la première séquence véritablement porno, le réalisateur alterne plans moyens et gros plans, tout en opérant plusieurs changements d’axe et de cadrage. Les plans se caractérisent également par leur brièveté et par les multiples changements de position durant l’acte, pour que la caméra épouse dynamiquement la surface de la peau des acteurs.
L’esthétique du film repose également sur l’opposition sophistiquée du champ et du contre-champ, ainsi que sur la variation des mouvements de caméra. Les panoramiques accompagnent les travellings optiques, dont John B. Root n’abuse jamais. Celui-ci privilégie l’utilisation du blanc dans les plans imaginaires où apparaît Sweety, rayonnante de beauté. Même chose concernant la couleur des fondus, illuminant les transitions qui assurent l’unité de certaines séquences. Le réalisateur s'adresse à un public exigeant et privilégie la sensualité à une mécanique sexuelle dénuée de saveur. Selon le cinéaste, « C’est clair, ce débat n’aurait jamais eu lieu si le porno était meilleur. Si, au lieu de présenter de pauvres vidéos bâclées, ennuyeuses pour une bonne part, mettant en scène de la gymnastique misogyne par bêtise et filmée par des amateurs parkinsoniens, il offrait des films drôles, bien foutus, des œuvres d’auteur aphrodisiaques, des histoires de désir et de plaisir. Il ne serait venu à personne l’idée de faire du porno le bouc émissaire des maux de la société si il était enfin devenu un genre cinématographique, comme le western, la comédie sentimentale ou le polar, avec ses règles, ses petits maîtres et ses fan-clubs »[1]. Grâce à French beauty, John B. Root prouve à ses détracteurs que le porno ne se résume pas forcément à une succession de séquences dégradantes pour le corps de l’acteur.
1) Une critique de l’univers du X
Les séquences qui se déroulent dans le temps présent de la narration synthétisent les différentes facettes de l’industrie du sexe. Jacques vit de la prostitution, Bénédicte est devenue hardeuse, Stéphane travaille dans un sex-shop et Jacqueline dirige un club lesbien. Ces quatre secteurs représentent les principales instances de production et de commercialisation de l’imagerie sexuelle à notre époque.
L’univers du film X reste la cible privilégiée du réalisateur. Lorsque Bénédicte est interviewée, on aperçoit en second plan un caméraman qui dirige un porno. Le tournage est dénué d’érotisme et dévoile la facticité de sa conception. John B. Root montre ainsi ce qu’il y a devant et derrière la caméra[2]. Une autre séquence nous fait pénétrer dans l’arrière-boutique du sex-shop de Stéphane. 300 magnétoscopes projettent continuellement des films pornographiques dans plus de 120 cabines. Judicieusement, le réalisateur ne montre pas le lieu où les clients vont se masturber. Il préfère filmer les rangées de magnétoscopes, avec les soupirs et les cris des actrices en son off. Le spectateur ne perçoit donc qu’un lointain écho des images et des sons projetés dans les cabines. Le film évoque ainsi le dispositif qui, en coulisse, actionne le mécanisme artificiel de la jouissance cinématographique.
L’une des principales fonctions du film porno est de permettre au spectateur de rompre avec la réalité sexuelle à laquelle il est confronté. Dans le cinéma X, les filles acceptent facilement de coucher avec un homme (voire plusieurs à la fois) et de réaliser tous ses désirs. Plus besoin de convaincre sa partenaire, par le mode très codifié du processus de séduction, pour espérer obtenir ses faveurs. Les tabous sont évacués, au même titre que les soucis de performance liés à l’appareil masculin. L’érection de l’acteur est assurée, la taille de son pénis est plus que raisonnable, et son savoir-faire ne lui fait jamais défaut. Dans la réalité, l’homme risque le refus, l’incident, l’humiliation.
Mais le porno ne reflète pas seulement les conditions d’un érotisme toujours pathologique. Il reste aussi un divertissement vidéo qui réactive le désir d’une sexualité alternative et variée. La femme se dénude aisément et ne recherche pas une relation durable. Elle veut seulement donner et recevoir du plaisir. En un sens, le porno ramène les individus au degré zéro de l’éros, décomplexé et décomplexifié. Un éros partagé entre plusieurs individus qui s’affranchissent des normes, pour finalement s’abandonner à une autre forme de normalisation : celle du déroulement de l’acte porno. Fellation – pénétration– éjaculation externe. Rien de mieux. Les sociétés modernes ont la pornographie que permet leur imaginaire collectif, dont la pauvreté devrait inquiéter le moins assidu des amateurs de X, et que French beauty semble réfuter, du moins en partie.
Le film est sur ce point diamétralement éloigné des productions de type « gonzo », caractérisées par une absence totale de scénario et une succession ininterrompue de séquences sexuelles. L’opposition ne se trouve pas forcément sur le plan esthétique – la photographie de certains gonzos, comme celle de Erotique (Nic Andrews, 2003) par exemple, est parfois très sophistiquée – mais dans le rapport qui s’insinue entre les actes des personnages et les fantasmes du spectateur. Ces films réactionnaires dénigrent la libido féminine en transformant le corps de la partenaire en objet dont le mâle dominateur peut disposer à sa guise. On ne sera donc pas surpris de voir tant de hardeuses soumises et violentées dans ce genre de réalisation. French Beauty, au contraire, s’insère dans un courant réformateur du X, apparu depuis plusieurs années. En effet, le porno ne s’adresse plus seulement à un public masculin, mais également à un public féminin, voire conjugal. Les producteurs doivent dès lors prendre en compte l’évolution récente des consommateurs de pornographie.
De prime abord, la séquence de la boite de nuit ressemble en tout point à celle d’un film X classique. Sweety rencontre un garçon et, sans amorcer le moindre début de séduction, le mène dans les toilettes pour lui faire une fellation. John B. Root rompt cependant la tradition. Le jeune homme, se croyant déjà en route pour le paradis, est interrompu avant de jouir par deux voyous. Il s’agit en fait d’une combine. L’un d’eux se fait passer pour le petit ami jaloux, tandis que Sweety déclare que son partenaire l’a forcée à se donner à lui. Le pauvre garçon est alors obligé de donner tout son argent aux deux brutes pour leur échapper.
Cette scène récuse tout le système de représentation du porno. Le réalisateur dévoile l’envers de la mécanique du désir produite dans le X, qu’il prend à son propre piège. La femme devient cette fois le sujet qui transforme l’homme en objet sexuel. John B. Root joue avec la frustration du spectateur, qui se retrouve soudainement replongé dans la réalité qu’il désirait fuir, alors que ce dernier pensait se régaler devant une belle séquence hard. Le cinéaste nous rappelle que, dans le monde réel, les filles qui désirent satisfaire un parfait inconnu sans aucune arrière-pensée sont plutôt rares…
French beauty est donc l’antithèse du porno machiste habituel. La première scène véritablement pornographique a lieu lorsque Jacques décide de payer Sweety pour lui faire l’amour. Une fois de plus, le mâle est dupé. Les faveurs sexuelles que le personnage obtient facilement de la jeune femme se retournent contre lui. Malgré l’éjaculation faciale, symbole convenu de la domination sexuelle de l’homme sur sa partenaire, c’est en fait Sweety qui domine Jacques en mettant en place un nouveau stratagème. Elle fait l’amour avec chaque membre de la famille, filme l’intégralité des ébats, puis demande au final une forte somme d’argent pour ne pas divulguer les preuves de leur dépravation.
Les enfants, désireux de découvrir les joies du sexe, sont les plus faciles à duper. La séquence du dépucelage de Stéphane est très érotique. Les personnages se caressent longuement, et le réalisateur montre les filles lorsqu’elle se déshabille (ce qui n’est pas systématique dans les films X). Cependant, malgré les apparences, l’élément masculin est de nouveau manipulé. Sophie (Akira), la domestique, filme l’acte, conformément au plan de Sweety. La caméra symbolise une revanche hypothétique des femmes sur l’industrie du X : le corps féminin détient cette fois le pouvoir en se réappropriant le contrôle des images, qui d’ordinaire lui échappe. Le procédé est bien évidemment illusoire, puisque c’est John B. Root qui reste finalement aux commandes. L’intention est néanmoins louable, car c’est la femme qui, durant la scène, oriente le regard filmique et capture – pourrait-on dire – l’érotisme de la scène. Le dépucelage de Bénédicte est, quant à lui, bien moins original. La jeune fille et son amie, malgré leur inexpérience, ont une parfaite connaissance du corps masculin. En effet, leurs gestes sont sans hésitation. Cette séquence ramène malheureusement French beauty dans l’enclos insipide de la pornographie lambda.
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[1] John B. Root, « Lettre ouverte d’un pornographe consterné », in Libération, 21 septembre 2002.
[2] Ce procédé est évidemment accentué par le making-off de French beauty, véritable extension grâce à laquelle le spectateur découvre les procédés de fabrication de l’œuvre.