Dagon est un film de série B réalisé en 2001 par Stuart Gordon, qui s’inspire du Cauchemar d’Innsmouth, une nouvelle écrite par Howard Philips Lovecraft en 1931. Le narrateur de ce conte d’épouvante est un jeune homme qui décide de visiter Innsmouth, une cité côtière de la Nouvelle- Angleterre, que les habitants des villes limitrophes évitent de fréquenter. Le protagoniste ne tarde pas à découvrir que les pêcheurs sont en fait des créatures hybrides qui se livrent à un culte blasphématoire en l’honneur de Dagon. La nuit tombe. Toute la population se met à sa poursuite. Le narrateur tente dès lors d’échapper aux individus, pour ne pas subir le sort des étrangers trop curieux, qui finissent tous par disparaître.
Le film, quant à lui, reprend l’idée générale du récit en le transposant à notre époque. Un jeune couple, Paul (Ezra Godden) et Barbara (Raquel Meroño), passent quelques jours sur le bateau de leurs amis Howard (Brendan Price) et Vicki (Birgit Bofarull). Ils longent le littoral espagnol, lorsque l’embarcation heurte un récif. Paul et Barbara essaient de rejoindre la côte pour trouver de l’aide. Le couple atteint le port d’Imboca et alerte les pêcheurs qui, à l’instar des personnages de Lovecraft, servent Dagon. Les naufragés disparaissent à l’exception de Paul, qui tente d’échapper aux adorateurs du dieu malfaisant.
Le cauchemar d’Innsmouth appartient au mythe de Cthulhu. Dans la mythologie lovecraftienne, la Terre fut autrefois dominée par les Grands Anciens, qui sommeillent depuis des millions d’années et attendent un alignement propice des étoiles pour revenir à la vie. Parmi eux, se trouvent Cthulhu et son serviteur Dagon, qui reposent tous deux dans les grands fonds marins. Pour Francis Lacassin, Lovecraft « a rénové la littérature de l’étrange et les structures de la peur, en créant le conte matérialiste d’épouvante et le fantastique cosmique » [1]. L’auteur est également parvenu à donner un nouveau sens aux légendes merveilleuses qui peuplent l’imaginaire humain depuis des millénaires. L’immersion de l’Atlantide, le sabbat des sorcières, les cérémonies vaudous, les expériences astrales, etc., tous ces phénomènes hétéroclites sont liés à l’activité psychique des Grands Anciens, qui communiquent avec les humains pour que ceux-ci ouvrent les portes les séparant de notre monde.
1) Les origines d’un culte cauchemardesque
Ezequiel (Francisco Rabal), le vieil ivrogne que rencontre Paul et le narrateur du Cauchemar d’Innsmouth, est un personnage central dans les deux récits. En effet, le pauvre homme, rendu à moitié fou par les maléfices auxquels se livrent les habitants, raconte toute la vérité sur le village maudit. Son histoire est plus détaillée dans la nouvelle que dans le long-métrage, évoquée seulement dans une analepse de quelques minutes. Le lecteur du Cauchemar d’Innsmouth apprend que le capitaine Obed a visité, au cours de l’un de ses voyages, une île mystérieuse à l’est de Tahiti, où les indigènes lui ont appris les rites liés à un culte terrifiant. Le vieillard, s’exprimant dans un langage très approximatif, explique ainsi que les créatures sollicitées par les autochtones « Y-z-auraient toutes sortes de villes au fond d’la mer, et ct’île s’rait sortie d’là. On dit que qu’y avait des créatures vivantes dans les bâtiments d’pierre quand l’île est arrivée d’un seul coup à la surface » [2].
Cette mention nous ramène à une autre nouvelle de Lovecraft, représentant une source d’inspiration non négligeable pour le film, puisqu’il s’agit de Dagon, le premier récit du Mythe de Cthulhu, écrit par Lovecraft en 1917. L’action se situe au début de la Première Guerre mondiale. Le narrateur est le subrécargue d’un navire, dont l’équipage est fait prisonnier par les Allemands. Après s’être échappé sur un canot, le protagoniste atteint une terre inconnue, sur laquelle il découvre un étrange monolithe blanc. « Soudain je vis la chose. Dans un léger remous au-dessus des eaux troubles, elle émergea. D’un aspect répugnant, d’une taille aussi imposante que celle de Polyphème, ce gigantesque monstre de cauchemar s’élança rapidement sur le monolithe, l’étreignit de ses grands bras couverts d’écailles, tandis qu’il inclinait sa tête hideuse en proférant une sorte d’incantation. Je pense que c’est à ce moment précis que je suis devenu fou » [3].
La terre explorée par le personnage est constituée d’une sorte de boue noire, qui est représentée à deux reprises dans le film. Premièrement lorsque Howard et Vicki attendent les secours dans leur bateau, et secondement lorsque Barbara est remontée par Paul du puit sacrificiel où elle a été plongée par les adorateurs de Dagon. La matière répugnante n’indique pas que les personnages se trouvent à proximité de la terre décrite dans le récit de Lovecraft, mais tout près de l’entité maléfique, qui ramène avec elle la boue provenant de son territoire.
Le récit de Dagon jette les fondements du cycle consacré aux Grand Anciens (dont la dernière contribution sera Celui qui hantait les ténèbres, rédigée en 1935). En effet, selon Lacassin, Lovecraft établit, dans Dagon, « une première ébauche d’un dieu des Profondeurs, mais hors de toute finalité cosmique » [4]. On trouve également des amorces thématiques que l’écrivain développe ultérieurement dans son œuvre. La Terre semble condamnée à devenir le territoire de puissances surnaturelles qui anéantiront l’humanité. On remarque surtout l’existence d’un lieu immergé qui réapparaît parfois à la surface des eaux. L’écrivain l’évoque de nouveau dans L’appel de Cthulhu (1926). Une terre nauséabonde surgit de la mer et laisse entrevoir une infime partie de R’lyeh, la cité cyclopéenne où reposent Cthulhu et Dagon, que Stuart Gordon montre dans la première séquence de son film. Paul rêve d’une structure sous-marine démentielle, où rode une sirène, créature appartenant au peuple de Dagon. La paroi du mur, que le personnage examine, est bien évidemment celle qui compose l’enceinte de R’lyeh. Le scénario de Dagon, en plus de réactualiser Le cauchemar d’Innsmouth, fait ainsi de nombreux emprunts à l’imaginaire lovecraftien.
L’histoire de la conversion des pêcheurs d’Imboca est similaire à celle des habitants d’Innsmouth. Une pénurie de poissons affame les villageois, tandis que le capitaine leur apprend l’existence du culte de Dagon. Certains décident alors de se soumettre à l’entité en offrant des sacrifices aux créatures marines qui le servent, et reçoivent en récompense de l’or et des poissons en abondance. Un événement primordial intervient alors dans la nouvelle. Le capitaine et ses partisans sont arrêtés par la police et jetés en prison. Les serviteurs de Dagon ne reçoivent donc plus rien en échange de leurs dons. De rage, ils investissent le village et éliminent les individus réfractaires à leurs rites. Le capitaine est libéré et établit un ordre nouveau. Désormais, les habitants doivent se soumettre à son autorité et certains sont contraints d’accueillir des créatures dans leur maison.
Dans le film, le renversement se produit davantage sur le plan religieux. L’analepse démontre que le christianisme ne peut rivaliser avec le culte impie, qui comble de bienfaits les païens. Par ailleurs, c’est durant l’office que le capitaine assassine le prêtre catholique, ainsi que tous les villageois récalcitrants. La Croix est renversée, et les statues des saints sont également détruites. La religion chrétienne est abolie. Désormais, la seule croyance autorisée est celle de Dagon. L’église devient d’ailleurs le temple municipal consacré au dieu marin.
La nouvelle aborde subrepticement le lieu de culte de la secte. « Je regardais à ma droite un grand édifice à colonnes. La peinture autrefois blanche en était à présent grise, écaillée, et l’inscription noire et or sur le fronton était ternie au point que j’eus du mal à déchiffrer les mots "Ordre ésotérique de Dagon". C’était donc là l’ancienne salle de réunion maçonnique, désormais affectée à un culte dégradé » [5]. Le christianisme ne joue aucun rôle important dans le récit de Lovecraft, qui préfère placer le lieu consacré à l’entité non dans une église chrétienne, mais dans un bâtiment qui appartenait autrefois aux francs-maçons.
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[1] F. LACASSIN, « Introduction », in H. P. LOVECRAFT, Les mythes de Cthulhu, Paris, Editions Robert Laffont, 1991, p. V.
[2] H. P. LOVECRAFT, « Le cauchemar d’Innsmouth », in Les mythes de Cthulhu, op. cit., p. 430.
[3] H. P. LOVECRAFT, « Dagon », in Les mythes de Cthulhu, op. cit., p. 22.
[4] F. LACASSIN, « Le complot des étoiles », in H. P. LOVECRAFT, Les mythes de Cthulhu, op. cit., p. 5-6.
[5] H. P. LOVECRAFT, « Le cauchemar d’Innsmouth », in Les mythes de Cthulhu, op. cit., p. 418-419.