Crazy, succès historique au Québec (1 million de spectateurs et récompenses en cascade), est le portrait d’une famille ordinaire. Ordinaire mais nombreuse. La mère a eu cinq fils, qui n’ont absolument rien en commun.
C’est sur Zachary que les scénaristes ont focalisé leur attention. Les frères ont en effet une part minimale dans le récit (hormis l’aîné), ce qui détache davantage le personnage principal des autres et accentue son isolement.
Zac n’assume pas ses tendances homosexuelles. Il les rejette, car elles n’ont aucune place dans son univers. Il les refoule surtout pour ne pas heurter son père, le héros de sa vie.
Le titre « C.R.A.Z.Y » rassemble dans l’ordre les initiales de chaque enfant. Zac, l’avant-dernier numéro, est littéralement compressé par son environnement familial, comme le suggère la juxtaposition des lettres. Symboliquement asthmatique, il risque l’asphyxie dès que se développe sa part androgyne. Sa lutte se fait dans le silence et non dans la revendication. La musique de Bowie est son exutoire, le moyen pour lui de trouver un second souffle salvateur.
On apprécie particulièrement la description originale de cette famille ouvrière, dont l'épaisseur se manifeste à l’écran par l’accumulation de meubles, de tissus et d’accessoires représentatifs d’une classe sociale en pleine mutation dans les années 1970. Sans aborder l’aspect économique, le film met en lumière la déstructuration de la cellule familiale, à travers l’évolution des valeurs et les ravages de la drogue.
Jean-Marc Vallee dirige brillamment ses acteurs. L’interprétation n’est jamais archétypale, pas plus que le scénario ou la réalisation. Avec audace, le cinéaste ne s’enferme jamais dans un seul registre, et opte pour une mise en scène éclectique et ingénieuse. Le film gagne en fraîcheur ; ce qui, il faut le dire, n’est pas un luxe car le thème abordé n’est pas nouveau (cf. notamment l’excellent Velvet Goldmine, réalisé en 1998 par Todd Haynes).
Crazy est une réussite car il décline avec originalité une problématique sexuelle qui, dans les mains d’un autre, aurait donné une redite sans aucune saveur.
Aurélien Portelli - mai 2006