La dureté de l’enquête et des perquisitions menées par l’officier prouve sa détermination à mettre un terme définitif au désordre social. Il demande à ses subalternes de recourir à tous les moyens, aussi violents soient-ils, afin de faire de Bronte un exemple pour toute la Sicile. La crainte, qu’il souhaite susciter par ses méthodes sanguinaires, est une fois de plus bien différente de la candeur émanant des partisans de Garibaldi dans Viva l’Italia ! L’expédition perd dès lors, comme dans Le guépard, toutes ses prétentions révolutionnaires.
Un procès lapidaire condamne à mort cinq villageois, meneurs supposés de la révolte. Parmi eux se trouvent Lombardo et l’idiot du village, âme innocente dont le seul crime fut de dérober une statue. Le cinéaste filme les chemises rouges lorsqu’ils arment leurs fusils, face aux condamnés. Le discours de Vancini est sans appel : l’armée garibaldienne, sensée représenter l’espoir et la nouvelle justice, participe à un acte ignoble. L’effet champ/contrechamp est saisissant : les villageois s’écroulent dans le plan suivant, image de la perpétuation de l’arbitraire qui s’exerce sur les faibles. L’idiot survit miraculeusement et demande la grâce normalement accordée aux rescapés. Le personnage ouvre ses bras pour réclamer un peu de miséricorde, tandis qu’une chemise rouge se place derrière lui et relève le chien de son revolver. Le soldat est quasiment hors-champ : le spectateur n’aperçoit que son arme viser la tête de l’idiot, filmée en gros plan. Ce dernier est froidement abattu. Le film se termine par un plan fixe sur les cinq cadavres, témoins d’une barbarie insoutenable, assurant aux notables de Bronte la possibilité de profiter encore longtemps de leurs privilèges.
Les troupes garibaldiennes ne sont pas venues à Bronte pour rétablir l’ordre, puisque les paysans déposent leurs armes avant leur venue. Elles interviennent en fait pour punir les insurgés d’avoir tenté de renverser le pouvoir local. Le film met ainsi au jour la supercherie de l’expédition des Mille, portée par une propagande révolutionnaire, dont la seule application réelle fut de pérenniser la domination des élites sociales.
L’interprétation historique de Vancini ne manque pas de provoquer une vive polémique en Italie. Certains critiques saluent la démarche novatrice du cinéaste. Pour Lino Micciche, le mérite de Vancini, « certainement le meilleur du réalisateur de La longue nuit de 43 »[1], est de ne pas avoir accordé d’épaisseur spectaculaire au film. Il juge sa cohérence intellectuelle et sa rigueur idéologique exemplaires. Pour Moravia, « Précisément, cette dénonciation, qui se configure comme une critique de l’histoire officielle, constitue la force du film de Vancini »[2]. Mais pour l’écrivain, la seconde partie de Bronte – la répression du général Bixio – dans laquelle « les personnages s’expriment avec les paroles rapportées par les documents de l’époque, semble supérieure à la première »[3], décrit la férocité des paysans avec une excessive simplification. Giovanni Grazzini est également favorable au film : « Bronte consent à enrichir notre notion d’histoire patriotique et à repenser ensemble le tragique rapport entre révolution et répression. Le courageux Vancini, préférant reconstruire les faits plutôt que des les inventer, a accompli un travail honnêtement instructif et robustement réaliste »[4]. Pour Mino Argentieri, Bronte « introduit la problématique sociale dans la filmographie sur le Risorgimento. (…) Le concept même de liberté, dans le film de Vancini, s’identifie dans l’anxiété paysanne de posséder la terre »[5]. Les critiques remarquent également le présentisme de l’oeuvre, comme Roberto Alonge : « La signification de Bronte ne réside pas seulement dans son utilité "didactique". Sous l’apparence d’un film "historique", il y a en fait la substance d’un film "politique" ; le discours sur le passé laisse entrevoir celui sur le présent, sur l’actualité. Ainsi ce que Vancini propose sont les thèmes du débat politique actuel ; la légalité bourgeoise, le concept équivoque de la liberté, l’utilisation de la violence »[6]. Laurence Schifano indique d’ailleurs que le film a été réalisé « au lendemain des actions violentes que mène le MSI[7] en Sicile et dans le Sud »[8]. En effet, de violents affrontements entre les forces de l’ordre et des mouvements notamment guidés par des groupes néo-fascistes ont lieu dans le Mezzogiorno au début des années 1970[9]. Le climat social est donc extrêmement tendu dans les provinces méridionales lorsque Bronte sort dans les salles. Le Risorgimento permet ainsi à Vancini d’évoquer la violence sociale et politique qui sévit en Italie durant les « années de plomb ». Nous ne percevons par contre aucun rapport direct entre les Brigades rouges et les garibaldiens de Bronte, hormis le fait que le cinéaste ait voulu montrer que les « bonnes » intentions révolutionnaires sont souvent le prétexte à des actes sanglants…
Certains critiques émettent plusieurs réserves concernant le film. L’une des réactions les plus acerbes est celle d’Angelo Solmi, dans l’Oggi illustrato. Le titre de sa lettre ouverte est éloquent et en dit long sur son opinion : « Cher Vancini, Bixio n’était pas nazi »[10]. Il est indigné qu’un tel cinéaste ait pu dépeindre le personnage de manière aussi grotesque. Ses propos sont incendiaires : « j’ai honte qu’un réalisateur doué d’une telle finesse stylistique et de tant de sensibilité ait pu mettre son indéniable talent au service d’une authentique falsification historique, probablement pour une opération démagogique préélectorale dont je ne peux absolument me convaincre »[11]. Pour lui, l’honnêteté de Nino Bixio, qui vouait un amour sincère à la liberté et à la démocratie, est irréfutable. L’officier aurait agi pour défendre l’honneur garibaldien et pour soutenir la cause des Mille en Sicile : « il ne pouvait pas et ne devait pas tolérer une infamie comme cette aventure à Bronte et dans d’autres lieux de la Sicile (…) »[12]. Solmi conclut en présentant le parcours héroïque de Bixio, que Mazzini considérait comme un grand personnage de l’Italie. L’argumentaire de l’auteur, bien documenté, ruinerait dès lors la démarche historique du film.
Vancini riposte quelques jours plus tard en envoyant une lettre au même journal[13]. Il manifeste d’emblée sa consternation, avant de nier toute volonté de sa part de servir un quelconque parti politique, pour la simple et bonne raison qu’il a commencé à travailler sur Bronte en 1961 – soit onze ans avant sa sortie en salles. Sa conduite ne pouvait donc avoir aucun intérêt électoral. Vancini se défend ensuite en montrant qu’il n’a pas voulu raconter la vie de Bixio. « Le but de mon film n’était certainement pas de démolir le mythe de Bixio. Il était de faire un discours sérieux, en tout cas comme le cinéma italien à mon avis n’a jamais fait, sur les contradictions, sur les problèmes non résolus, sur les erreurs qui demeurent sous le mot Risorgimento »[14]. Pour le réalisateur, Bronte reste emblématique concernant ces problèmes que la classe politique n’a pas voulus ou pus résoudre durant la période risorgimentale. Il n’a en aucune manière falsifié l’histoire : « Tout ce que fait Bixio dans mon film est réellement arrivé »[15]. A notre surprise, Vancini réhabilite Garibaldi. Ce dernier n’entretenait aucune sympathie pour son lieutenant. « Bixio était certainement un homme de grand courage physique, mais ce n’était pas un vrai chef, responsable et raisonnable, comme l’était à l’inverse Garibaldi » [16]. Vancini termine sa plaidoirie en évoquant la table ronde du 13 avril 1972[17], au cours de laquelle le professeur Nicola Tranfaglia a présenté le film « comme un exemple sérieux de recherche historique et sociale » [18]. La rhétorique de Vancini semble l’emporter sur celle de Solmi, même s’il peut paraître curieux que le cinéaste, après avoir présenté son film comme une alternative aux ouvrages historiques, se mette justement à invoquer les artisans de cette histoire officielle… Le cinéaste fait appel aux spécialistes pour contrer la virulence de l’attaque qu’il subit, mais subordonne du coup son discours à l’imprimatur de l’Université. Bronte garde bien évidemment sa valeur historiographique, mais son aspect iconoclaste et anti-institutionnel s’en trouve diminué.
L’œuvre a également joué un rôle mémoriel inattendu. Le site Internet[19] de la ville de Bronte, qui rend hommage au film de Vancini, nous apprend qu’un procès posthume de Nino Bixio a été ouvert du 17 au 19 octobre 1985. Quelques jours plus tôt, la commune a fait ériger sur la Piazzale della Chiesa di San Vito, lieu du massacre, un monument à la mémoire des habitants fusillés par les garibaldiens. La sculpture a été réalisée par un brontese, Domenico Girbino. Bronte a permis de sensibiliser les consciences et de réhabiliter, plus de cent vingt ans après les faits, les victimes de ce drame. Sans Vancini, cette anamnèse n’aurait sans doute pas été possible.
Aurélien Portelli - juillet 2007
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[1] L. MICCICHE, « Bronte », in L’Avanti !, dimanche 28 mai 1972.
[2] A. MORAVIA, « Il pane sulla punta delle baionette (Bronte) », in L’Espresso, 7 mai 1972.
[3] A. MORAVIA, « Il pane sulla punta delle baionette (Bronte) », in L’Espresso, 7 mai 1972.
[4] G. GRAZZINI, in Corriere della Sera, 20 mai 1972.
[5] M. ARGENTIERI, « Il cinema italiano e il Risorgimeno », in Cinema 60, Volume XII, n° 90, juillet-août 1972, p. 17.
[6] R. ALONGE, « Una tragedia riformista tra storia e politica », in Cinema Nuovo, mars-avril 1973.
[7] Le « Movimento Sociale Italiano », parti fondé en décembre 1946 par les transfuges de la République de Salò, se présente clairement comme l’héritier du fascisme originel.
[8] L. SCHIFANO, Le cinéma italien de 1945 à nos jours, op. cit., p. 95.
[9] Les événements les plus tragiques se déroulent à Reggio de Calabre en septembre 1970. Cf. S. ROMANO, Histoire de l’Italie du Risorgimento à nos jours, Paris, Editions du Seuil, Points Histoire, 1977, 393 p., p 256.
[10] A. SOLMI, « Lettera aperta al regista del film : Caro Vancini, Bixio Non era nazista », in Oggi illustrato, 15 mai 1972.
[11] Cf. A. SOLMI, « Lettera aperta al regista del film », op. cit.
[12] Cf. A. SOLMI, « Lettera aperta al regista del film », op. cit.
[13] Cf. F. VANCINI, « Lettera di riposta di Florestano Vancini al precedente articolo di Angelo Solmi », in Oggi illustrato, 20 mai 1972.
[14] F. VANCINI, « Lettera di riposta di Florestano Vancini al precedente articolo di Angelo Solmi », op. cit.
[15] F. VANCINI, « Lettera di riposta di Florestano Vancini al precedente articolo di Angelo Solmi », op. cit.
[16] F. VANCINI, « Lettera di riposta di Florestano Vancini al precedente articolo di Angelo Solmi », op. cit.
[17] V. TITONE, « Tavola rotonda su Bronte promossa da il giornale di Sicilia », op. cit.
[18] F. VANCINI, « Lettera di riposta di Florestano Vancini al precedente articolo di Angelo Solmi », op. cit.