La situation politique, ainsi que les conditions de vie très précaires du Mezzogiorno, ont intéressé un grand nombre de cinéastes italien. C’est d’ailleurs sur le cas sicilien (et dans une moindre mesure sur celui de la Calabre) que se focalise leur attention. Cette prépondérance thématique dans le cinéma transalpin est due au statut particulier de l’expédition des Mille, pierre angulaire de l’Unité et exploit héroïque largement traité lors de la première période du cinéma risorgimental – Nous pensons en particulier à 1860, réalisé en 1934 par Alessandro Blasetti. L’entreprise garibaldienne, représente ainsi un véritable laboratoire pour les scénaristes et les réalisateurs désireux d’interroger les mythes et les fondements de la nation.
La misère méridionale est un leitmotiv majeur dans le cinéma « risorgimental ». L’exemple le plus éloquent reste sans doute celui de Bronte. En 1972, Bronte, chronique d’un massacre de Florestano Vancini provoque une secousse qui ébranle la presse italienne. Cette reconstitution acerbe de la répression d’un soulèvement populaire par les chemises rouges occupe une place particulière dans cette thèse. En effet, Vancini ne se défend pas, contrairement à des cinéastes comme Visconti, de réaliser un film historique. Cette impression est ressentie dès la lecture du titre intégral de l’œuvre : « Bronte, chronique d’un massacre que les livres d’histoire n’ont pas raconté ». Vancini présente donc un discours qui va à l’encontre de l’histoire officielle, et assume parfaitement la démarche d’historien qui caractérise son approche cinématographique. Les recherches documentaires minutieuses qu’il effectue avant de commencer le tournage l’amènent à filmer « l’histoire des vaincus » du Risorgimento ; et pour lui, les véritables vaincus ne sont pas les monarques qui perdent leur trône, mais les paysans qui ont cru en une réforme agraire d’envergure.
Vancini prend comme point de départ La libertà, une nouvelle de Giovanni Verga, avant de se documenter longuement en consultant les actes du procès et les mémoires écrites à l’époque du drame.
Le duché de Bronte connaît encore, en 1860, une situation politique et économique proche de la féodalité[1]. Le territoire, d’abord confisqué par bulle papale durant le bas Moyen-âge, a été ensuite cédé en 1799 à l’amiral Nelson par le roi Ferdinand des Deux-Siciles[2]. Depuis l’époque médiévale, les habitants de Bronte sont exploités par un pouvoir arbitraire, fondé sur l’autorité des seigneurs du lieu, qui maintient les paysans dans une pauvreté impossible. Les raisons qui ont poussé la population à se révolter contre une tyrannie infamante représentent donc une occasion idéale pour Vancini d’analyser les effets de l’expédition des Mille dans un cadre microcosmique. D’emblée, son approche se différencie de celle de Rossellini dans Viva l’Italia !, puisque ce dernier aborde la campagne garibaldienne en balayant l’ensemble du royaume, sans s’attarder sur certains particularismes locaux, pourtant indispensables pour étudier la réalité risorgimentale. Il faut dire que Vancini fait une toute autre utilisation de la misère sicilienne par rapport à Rossellini. Pour reprendre Marisa Di Leonardo, Bronte représente, face à des œuvres comme Viva l’Italia !, « l’autre face de la médaille de l’épopée garibaldienne » [3]. L’objectif de Vancini n’est évidemment pas de célébrer le glorieux débarquement de 1860, et encore moins de montrer que Garibaldi apporte aux Siciliens justice et liberté. Au contraire, les séquences qui exposent le dénuement des habitants de Bronte révèlent une situation d’autant plus intolérable qu’elle sera justifiée et entérinée par l’intervention des chemises rouges.
Contentons-nous, pour l’instant, de décrire succinctement le pré-générique du film. Une caméra subjective surprend, derrière les feuillages, un paysan et son fils, portant tous deux des guenilles, en train de couper du bois dans la forêt[4]. Ils sont espionnés par les notables du village, qui ne supportent plus le braconnage sur leur terre. Ils décident donc de faire un exemple afin de faire valoir leurs droits auprès des plus récalcitrants. La scène suivante est d’une violence écoeurante. Les deux protagonistes sont lynchés à coups de bâton, comme s’ils n’étaient que de vulgaires animaux. L’enfant hurle de douleur, tandis que son père, impuissant face au nombre, tente vainement de le protéger en s’exposant aux coups de pieds des notables. Dès la première séquence, Vancini plonge le spectateur dans une situation aussi tragique que scandaleuse. Après la bastonnade, le paysan, brisé physiquement et moralement, se relève avec difficulté. Entièrement soumis, il soulève son fils à demi évanoui, et se retire en prenant avec lui le peu de bois qu’il avait pu ramasser.
Le montage du générique permet au cinéaste de préciser son propos. Un panoramique montre les paysans de Bronte qui travaillent dans les champs. Au milieu des adultes, on aperçoit de nombreux enfants chétifs ou atteints de malformations. La présence de ce plan à la suite du lynchage souligne l’exploitation des masses laborieuses par les seigneurs, qui considèrent leurs métayers comme des bêtes de somme envers lesquelles ils n’ont aucun devoir d’humanité.
D’autres séquences dépeignent davantage les conditions alarmantes des habitants. Dans l’une d’elles, Vancini nous fait découvrir l’intérieur d’une maison. On ne trouve aucun mobilier. Les enfants sont assis à même le sol, dans une crasse innommable. On aperçoit seulement un tableau de Garibaldi, accroché sur le mur de pierres. Seul espoir pour les individus de voir un jour leurs modes de vie s’améliorer.
L’engouement que décrit Vancini est un prétexte pour mieux dénoncer le comportement des faux sauveurs à l’égard des habitants de Bronte. Après le générique, un instituteur s’adresse à ses élèves et leur annonce que l’action de Garibaldi provoquera la disparition du royaume des Deux- Siciles. Les habitants se regroupent sur la place du village et fêtent l’arrivée prochaine des chemises rouges, qui ne saurait tarder. L’exaltation des paysans pour la révolution est alors à son comble. Les notables, quant à eux, décident de ménager les susceptibilités en criant également « Vive Garibaldi ! Vive la liberté ! ». Le mouvement populaire demeure pacifique et reste entièrement voué, pour l’instant, à la cause garibaldienne.
Les élites sociales peuvent premièrement revêtir une fonction d’encadrement. On peut citer Nicola Lombardo (Ivo Garrani), l’avocat libéral de Bronte, qui soutient l’émancipation de la paysannerie sicilienne et une redistribution des terres plus équitable. Il sait que la préoccupation essentielle de Garibaldi est de conquérir l’île et non de résoudre en intégralité les problèmes sociaux des paysans, mais il conseille à ces derniers d’agir et de profiter prudemment de la situation insurrectionnelle. L’intérêt de ce personnage est de montrer, malgré son évidente bonne volonté, une incapacité totale à canaliser l’agitation des villageois. La situation lui échappe complètement, et il parvient de justesse, avec l’aide du colonel Poulet (garibaldien de la première heure), à convaincre les habitants de rétablir le calme dans le village, avant l’arrivée du général Nino Bixio (Mariano Rigillo).
Le colonel Poulet manifeste une grande mansuétude à l’égard des villageois et assure la transition entre l’effervescence sociale et le retour au calme. Les enjeux ne sont plus les mêmes dès l’arrivée à Bronte du général Bixio. Mandaté par Garibaldi, il souhaite appliquer de tous autres procédés que ceux de Poulet. Il condamne d’ailleurs sévèrement le laxisme de son prédécesseur, qui n’a puni aucun rebelle. Disposant des pleins pouvoirs et de l’appui de deux bataillons de chemises rouges, Bixio décide de déclarer l’état de siège. La férocité de son comportement relève en fait d’une crainte bien fondée : celle de voir le cas de Bronte se propager en Sicile et provoquer un mouvement insurrectionnel incontrôlable. Son insensibilité évoque un tout autre visage de la révolution, bien éloigné du sentiment d’allégresse qui se propage chez les villageois lorsqu’ils apprennent la venue de Garibaldi.
Les notables qui ont été emprisonnés sont libérés et se placent d’emblée sous la protection du général. Le scénario continue par conséquent de démythifier l’expédition des Mille. La sinistre parade des chemises rouges, qui défilent en chantant dans les rues de Bronte, préfigure non pas l’abolition de la tyrannie, mais l’organisation d’un massacre, en total inadéquation avec l’idéal du héros des deux mondes. Bixio l’annonce clairement : les Mille n’ont pas débarqué en Sicile pour soutenir la cause des paysans et résoudre les problèmes de propriété. Leur passage dans l’île ne sert qu’un seul objectif, celui d’atteindre Naples et de créer un nouvel Etat recouvrant l’ensemble de la péninsule.
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[1] Cf. L. MICCICHE, « Bronte », in L’Avanti !, dimanche 28 mai 1972.
[2] Selon Jean Huré, « Tandis qu’en France la Révolution de 1789 avait résolu le problème de la terre permettant le morcellement des biens nobles ou ecclésiastiques et l’essor de la petite propriété rurale et qu’elle avait relancé l’économie du pays en assurant le triomphe de la bourgeoisie comme classe dirigeante, rien de semblable ne s’était passé en Sicile. Malgré l’abolition théorique des droits féodaux, l’ancien système demeurait solidement en place ». Cf. Histoire de la Sicile, Paris, Presses universitaires de France, Que sais-je ?, 1975 (1e édition 1957), 127 p., p. 107.
[3] Cf. F. CALDERONE, « Bronte », in Sipario, n°305, octobre 1971, p. 10.
[4] M. DI LEONARDO, Momenti di storia italiana nel cinema, Sienne, Assessorato istruzione e cultura, 1979, p. 15.